Amélie, du sang sur un bouquet de fleurs

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C’est le 25 octobre 1951, à Bellevue, entourée de ses médecins et ses neveux, que la dernière reine du Portugal s’endort, après une vie unique et singulière, parsemée de mensonges, d’exils, de drames familiaux et de douleurs profondes qui n’ont jamais eu raison de sa dignité.

Elle voit le jour le 28 septembre 1865, à Twickenham au sud-est de Londres. Ses parents, Marie-Isabelle d’Orléans, et Philippe d’Orléans, comte de Paris et petit-fils du dernier roi de France, y vivaient en exil depuis la Révolution de 1848, marquant le début de la deuxième république qui a conduit à l’élection de Napoléon III comme premier président de la République française.  Elle marquera également la fin de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’enfance de Marie Amélie Louise Hélène d’Orléans, princesse de France, se passera donc en Angleterre, où elle est née, mais aussi au château d’Eu alors qu’elle passera ses vacances en Autriche ou en Espagne, toujours entourée d’une éducation stricte mais très ouverte au savoir, à la littérature et aux sports, ce qui lui lui donnera un esprit d’ouverture au monde peu commun pour une princesse de son époque.

Quelques années plus tard, Clémentine d’Orléans reçoit Amélie chez elle, à Paris, et rêve de l’introduire à la cour des Habsbourg, dans le but de lui trouver un époux. Amélie visite alors Vienne, est présentée à l’empereur et, malgré que sa présence éclairée soit une réussite, les demandes en mariage ne suivent pas.
C’est alors qu’en janvier 1986, le neveu par alliance de Clémentine d’Orléans et héritier du trône du Portugal, Carlos Ier,  duc de Bragance, visite Paris, dans le but non dissimulé de se trouver une épouse qu’il fait la connaissance d’Amélie, à Chantilly, chez le duc d’Aumale. Les fiançailles seront annoncées le 7 février et le mariage pour quelques trois mois plus tard.
L’Hôtel Galliera (actuel Hôtel Matignon), propriété de la duchesse de Galliera est mis à la disposition du comte de Paris pour l’occasion. On prétend que 4000 personnes assisteront à la réception, qui comptera avec la présence d’une aristocratie friande de commérages et qui se demande, à voix basse, ce qu’une princesse de haut rang pourra bien aller faire dans un trou perdu comme le Portugal, avec un roi plutôt grassouillet et plus petit de quelques centimètres, né, comme Amélie, un 28 septembre.

À cette fête ne sera pas convié le ministre des Affaires étrangères et, on ne doutera pas de son investissement et de sa jouissance lors de la publication de la loi du 22 juin 1886.  Une loi, abrogée en 1950, visant les membres des familles ayant régné en France qui décrétait que le territoire de la République demeure interdit aux chefs de famille ayant régné sur la France et à leurs héritiers dictés par ordre de primogéniture.

Philippe d’Orléans prendra le douloureux chemin de l’exil qui le conduit en Angleterre. Quant à Amélie d’Orléans, son destin l’attend au Portugal où elle se mariera, à Lisbonne, le 22 mai, à l’église de Santa Justa (aujourd’hui rebaptisée S. Domingos).  La capitale portugaise connaitra à cette occasion plusieurs jours de fêtes, parmi lesquelles on compte des récitals aux  Théâtres de S. Carlos et D. Maria, une parade militaire, une corrida de taureaux, un feu d’artifice, etc.

Le couple s’établira au palais de Belém, aujourd’hui résidence officielle du président de la République portugaise et c’est dans ce lieu qu’Amélie d’Orléans a connu la joie de voir naitre ses deux enfants, mais où elle connaitra également la douleur d’y avoir une fille à la fin 1887, qui ne vivra que quelques heures.

Dans un Portugal où l’hostilité envers le roi et le reste des membres de la famille royale prenait de l’ampleur, Amélie d’Orléans mettra tout en œuvre pour l’éradication des malheurs de l’époque, parmi lesquels la faim.
On lui doit l’ouverture de dispensaires, crèches, cuisines populaires, etc. Ses œuvres les plus marquantes restent la fondation de l’Institut de secours aux naufragés, l’Institut bactériologue de Lisbonne, l’Institut d’assistance nationale aux tuberculeux, ainsi que le Musée national des carrosses.  Elle révélera également un don particulier pour la peinture, et s’avérera être une lectrice acharnée et une inconditionnelle de l’opéra et du théâtre. D’ailleurs, faut-il se rappeler que l’actuel Théâtre S. Luiz à Lisbonne avait été inauguré le 22 mai 1894, sous le nom de Théâtre Rainha Dona Amélia, avant d’être baptisé du nom de Théâtre de la République, en 1910, avec l’instauration de la République .

Mais, ironie de l’histoire, elle connaitra aussi les brûlures de la violence qui marqueront la fin de la monarchie au Portugal.

Elle est d’abord humiliée par le roman O marquez da Bacalhoa d’António de Albuquerque, avec en couverture une caricature représentant le profil du roi et  imprimé à Lisbonne mais faussement prétendu l’être à Bruxelles, pour faire croire à une interdiction. Sous couvert d’un hypothétique marquis de Bacalhoa (du domaine du même nom), on y raconte les multiples infidélités conjugales du roi et les soi-disant relations saphiques de la reine et autres infidélités avec l’officier de cavalerie, Mouzinho de Albuquerque lorsque celui-ci était l’instructeur du prince héritier, avant de se donner la mort en 1902.

Faut dire que ce livre, hautement dénigrant pour la famille royale et plus particulièrement pour Amélie d’Orléans, s’est vendu « sous le manteau » et a été considéré par certains comme de très bas niveau moral et culturel  plus proche d’un lynchage politique que de la vérité historique. Toujours est-il que son auteur a demandé, par lettre du 14 mai 1923, pardon à Amélie d’Orléans pour l’avoir dénigrée sans raison et pour tous les torts qu’il lui avait causés. Celle-ci lui a accordé son pardon, ce qui n’a pas empêché l’écrivain de finir ses jours isolé de tous et baigné par la solitude et les remords.

En février 1908, lorsque la famille royale rentre de Vila Viçosa,  la reine voit mourir sous ses yeux, à Terreiro de Paço, le roi D. Carlos, son époux ainsi que son fils, le prince héritier.
En colère, Amélie d’Orléans fera face aux insurgés armée d’un bouquet de fleurs et sauve la vie de son fils cadet, D. Manuel II, qu’elle connaitra la douleur de perdre, en 1932, à Twickenham.  Dans le lieu même où elle est venue au monde.

L’image fera la couverture des journaux de l’époque.

Le lendemain du 5 octobre 1910, alors qu’on entendait dans les rues de Lisbonne les cris enthousiastes de « Vive la République », et devant les regards attristés de quelques travailleurs ruraux et de pêcheurs, Amélie connait le même sort que ses parents. L’exil. Et curiosité de l’histoire ce sera, comme pour ses parents, pour laisser la place a la République.

Elle s’installera d’abord à Londres, puis, en 1920, elle achètera la maison Bellevue, au Chesnay dans les Yvelines. Une demeure entourée d’un vaste parc qui sera rebaptisé plus tard, en 1922, lorsqu’Amélie d’Orléans s’y installe, en château de Bellevue.

Amélie dépensera son temps entre la correspondance, le soutien aux malades à l’hôpital de Versailles ainsi que des visites aux prostitués de la prison de St-Lazare jusqu’à l’arrivé de la Seconde guerre mondiale où elle se mettra au service de la Croix-Rouge.

C’est lorsque le château de Bellevue sera réquisitionné par les Allemands, en 1940, que Salazar intervient pour demander que le château soit considéré comme un morceau de Portugal en France et qu’invite Amélie d’Orléans à rentrer au Portugal où il lui offre protection.
Si elle choisit de hisser le drapeau de la République portugaise sur sa demeure lui donnant un statut de neutralité et par conséquent le rendant intouchable dans une France occupée, elle déclinera la protection de Salazar, préférant rester auprès de son personnel et de sa fidèle servante Catherine tout lui faisant savoir que Lorsque que j’étais dans le malheur la France m’a ouvert les bras, aujourd’hui c’est la France qui vit dans le malheur et il n’est pas question que je la quitte.

En 1945, après la fin de la Seconde guerre mondiale, et après 35 ans d’exil, Amélie d’Orléans retourne au Portugal, dans les chemins de ses souvenirs, sous l’invitation de Salazar. Pour l’anecdote, on raconte qu’elle prendra le soin de poser d’abord le pied droit sur le sol portugais en disant qu’elle croyait se souvenir que la première fois elle avait posé d’abord le pied gauche, ce qui lui a porté malheur et qu’elle ne voulait pas commettre le même impair.

Accueillie chaleureusement par la population, elle obtiendra de Salazar (le même dictateur qui s’est illustré par son manque d’humanité et sa férocité envers Aristides de Sousa Mendes, qu’il a fait accuser du crime de désobéissance d’État) la promesse de la laisser reposer auprès de son époux et de son fils, à l’église de S. Vicente de Fora, à Lisbonne.
Elle repartira en France heureuse de s’être réconciliée avec le pays qui lui a pris plus qu’il lui avait donné mais où, selon ses dires, battait toujours son cœur.

Au bout de 86 ans d’existence et après avoir reposé à la Chapelle Royale de Saint louis de Dreux, la dépouille d’Amélie d’Orléans, dernière reine du Portugal, sera accueillie à Lisbonne par 21 coups de canon.
Suivront des funérailles nationales et un deuil de trois jours pendant lesquels les habitants de Lisbonne rendront, par milliers, hommage à celle qui sur son lit de mort aurait déclaré : Je ne souhaite que du bien à tous les Portugais, même à tous ceux qui m’ont blessée…

S’il vous vient l’envie de connaitre en détail la vie extraordinaire d’Amélie d’Orléans, j’ai répertorié quelques regards d’écrivains :

Amélie de Portugal, princesse de France
Laurence Catinot-Crost
Moi, Amélie, Dernière Reine du Portugal
Stephan Bern

et en portugais uniquement :

D. Amélia – Rainha de Portugal
Eduardo Nobre
As memórias secretas da rainha D. Amélia
Miguel Real
A Princesa Flor Dona Maria Amélia
Carlos Tasso Saxe-Coburgo e Bragança
D. Amélia, romance historique
Isabel Stilwell

15 commentaires pour “Amélie, du sang sur un bouquet de fleurs”

  1. Lali dit :

    Quelle histoire! Quelle femme! Quelles anecdotes!
    Et moi qui me demandais si je devais emprunter à la bibliothèque un livre portant sur elle. Oui! Oui! Oui!

    Merci pour ce portrait et tous ces liens… Les examiner de près un par un devrait m’occuper un moment!!!

  2. namaki dit :

    Je ne connaissais absolument cette histoire (de France) … intéressant !

  3. Denise dit :

    Quelle femme formidable, Amélie d’Orléans. Je ne connaissais pas son histoire mais ton billet est très bien documenté. Un grand merci pour toutes ces recherches et les liens. Je vais relire tout cela tranquillement.
    Bonne journée, Armando!

  4. chiendent dit :

    Une grand dame, de celles qu’on ne voit plus ?

  5. Dominique dit :

    Quel beau portrait de femme, courage, dignité et pardon, voilà des qualités magnifiques
    le dévouement pour les plus démunis est un trait qui la rend encore plus sympathique si besoin était,
    je trouve que des femmes de cette trempe donne de l’allant pour vivre chaque jour

  6. Pierre R. Chantelois dit :

    Un portrait d’une Dame exceptionnelle.

  7. Clementina dit :

    Que bem que contas a história desta mulher…..
    Gostei muito!

  8. claire dit :

    Quel destin! et moi qui trouve déjà la vie fatigante rien que comme ça! je trouve beau ce qu’elle a dit à la fin de sa vie, et sur les images, je la trouve plus belle à mesure qu’elle prend de l’âge, qq chose d’adouci dans le regard.
    merci pour cette découverte. c.

  9. Claire-Lise dit :

    Une femme à la vie pleine de rebondissements dont on pourrait faire un beau film.
    Ton billet est passionnant Armando et très bien documenté.

  10. Chantal dit :

    Quelle belle leçon de vie ! Merci pour ce billet, Armando. Il me donne envie d’y donner suite en lisant un des livres cités grâce aux liens.

    Hélas, ma mémoire me fait défaut, maisil me semble bien avoir appris dans ma jeunesse, cet événement historique concernant la rencontre de Carlos 1 er avec Amèlie d’Orléans, chez le Duc d’Aumale.
    Puisque j’ai passé vingt ans à Chantilly, tout à côté du château.

  11. Boulej youch dit :

    Les années passent, et l’histoire garde les traces. La reine Amélie du Portugal était une femme qui a donnée l’image extraordinaire d’une princesse française compréhensive démocrate , j’ai beaucoup admiré son parcours, son histoire aussi sa façon d’agir et de voir les choses . Merci

  12. Marie-EdithDEVOUX dit :

    J’ai regardé avec bcp d’intérêt l’émission de ce soir.
    Bien qu’ayant baigné toute ma jeunesse et mon enfance dans le souvenir de la royauté et des familles royales d’Europe, j’ignorais totalement l’existence de cette très grande Dame.
    Je suis très heureuse de l’avoir découverte et je vais probablement acheter sa biographie
    Une question toutefois: la Comtesse de Paris (décédée il y a quelques années) était Princesse d’ORLEANS BRAGANCE
    Quels liens avec la famille royale du PORTUGAL (si tant est qu’il y en ait un) car elle a vécu au Portugal lorsque la famille d’ORLEANS

  13. Marie-EdithDEVOUX dit :

    SUITE DU PRécédent
    était interdite de FRANCE (y compris pendant la guerre ….)
    Merci bcp pour les renseignements et précisions que vous pourrez m’apporter.
    Marie

  14. Cherbonneau Claire dit :

    Nous avons également regardé avec un grand intérêt l’émission de S. Bern.
    Courage, détermination !
    Les mots ne sont pas trop forts, que ce soit pour la reine Amélie du Portugal ou bien l’impératrice Zita d’Autriche !
    Les monarchies actuelles devraient bien s’en inspirer. Quant à la République Française, cela ne vaut même pas la peine d’en parler…

  15. Marie Thérèse dit :

    Mon grand père , Joao Mascarenhas de Mello , descendant des Pouzols d’Arzon , décédé en 1954, s’est exilé volontairement avec d’autres membres de la noblesse portugaise suite aux troubles agitant le pays et a accompagné cette grande dame lors de son retour en France.
    Revenu au Portugal ,il était sur le passage du cortège funéraire de la Reine lors de son inhumation à Lisbonne.
    C’est avec beaucoup d’émotion que jai suivi cette émission concacrée à cette grande dame.
    Merci Monsieur Bern.

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