Sur une toile de Wlodzimierz Kuklinski

27 juillet 2014

La lectrice peinte par Wlodzimierz Kuklinski s’est-elle endormie ou évanouie? Sont-ce les mots qui ont eu cet effet sur elle?

À vous de nous dire, en vos mots, ce qu’évoque cette scène. À vous de vous glisser dans la peau de la lectrice ou de la faire parler. À vous d’inventer ou de plonger dans vos souvenirs.

La toile vous appartient. Pour une semaine. Aucun commentaire ne sera publié avant le prochain accrochage, comme le veut l’habitude.

D’ici là, bonne semaine. Et surtout, n’oubliez pas de lire les textes inspiré par la toile de dimanche dernier. Cela vous donnera peut-être envie de devenir vous aussi un envosmotiste.

KUKLINSKI-Wlodzimierz-2

Au début, il n’y avait rien. Enfin, je veux dire qu’au début, je me suis dit qu’il n’y avait rien. Dehors, c’était encore l’hiver. Comme hier. Comme tous ces monotones avant-hier qui se prolongeaient depuis des mois.

Le ciel était habillé de tonalités de gris. Difformes et anarchiques. Et une pluie fine s’est mise à tomber dans l’indifférence des rues vides.

J’observais tout cela avec un vide immense. Et je me suis dit, avec exaspération, qu’il n’y avait rien. Vraiment rien de rien.

À part moi. Et ce sentiment profond d’une solitude immense. Et je me suis dit que la solitude est comme un serpent qui s’enroule à vos pensées et finit par vous étouffer. En silence.

Heureusement que j’avais un livre à portée des yeux. Je l’ai pris. Dans l’intention de lire quelques passages. Par ci, par là. Pour tuer le serpent avant d’étouffer.

J’ai croisé d’anciens chevaliers, des forêts magiques aux chutes d’eau cristalline et des fées que je croyais inexistantes. J’ai fait la connaissance de poètes et de malandrins. De jongleurs de fortune et d’oiseaux qui n’avaient pas besoin de savoir qui ils étaient pour s’envoler heureux dans l’infini du ciel. Où il n’y avait rien. Pas un seul nuage. Rien, je vous dis.

C’est alors que j’ai décidé d’allumer les étoiles. Et de m’endormir. Heureuse.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 12 avril 2013.

Sur une toile de Barbara Issa Wagnerova

20 juillet 2014

Pour l’En vos mots de ce dernier dimanche de mars, le premier de l’heure d’été pour le continent européen, j’ai eu envie de vous offrir une scène livresque différente de toutes celles auxquelles vous avez eu droit jusqu’ici.

C’est ainsi que j’ai pensé à l’artiste tchèque Barbara Issa Wagnerova, à l’imagination débordante, que je vous invite d’ailleurs à visiter.

Puisse sa toile vous inspirer quelques lignes. En vers ou pas. Il n’y a pas de règles au pays de Lali. Et comme le veut l’habitude, les textes déposés seront validés dans une semaine et pas avant.

D’ici là, bon dimanche et joyeuses Pâques!

WAGNEROVA-Barbara-Issa

Benjamin m’a dit
Que pour déguiser son ennui
Il s’inventait des nuits d’été
Des berceuses pour les fées
Et que quelquefois il racontait aux nuages
Ses plus beaux rêves, jolis voyages

Benjamin m’a dit
Que pour mieux vivre sa vie
Il écrivait des histoires secrètes
À l’encre bleue des poètes
N’ayant pour seule fortune
que les reflets d’argent de la lune

Benjamin m’a dit
Qu’il n’avait pas d’autres amis
Que la tristesse solitaire des anges
Et des livres accrochés comme du linge
Qui rêvaient d’être un jour caressés
Par des petits enfants émerveillés

Benjamin m’a dit
Que la vie est comme un fruit
Qu’on déguste chaque jour
Et que puisqu’il n’y aura pas de retour
Nous avons le tort de grandir
De ne pas nous voir vieillir

Benjamin m’a dit
Que vivre n’est qu’un cri…

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 4 avril 2013.

Sur une toile de Deborah Dewit

13 juillet 2014

Où est-il? Que va-t-il examiner avec ses jumelles? De quoi traitent les livres qu’il a avec lui? Est-il seul? Voilà autant de questions que vous pouvez évoquer pour nous raconter en vos mots qui est le lecteur peint par Deborah Dewit.

Tous les textes soumis seront emmagasinés pour n’être validés que dans sept jours et pas avant, afin de laisser à tous la chance d’écrire sans être influencés par les textes des autres envosmotistes.

À dimanche prochain pour la suite!

DEWIT-MARCHANT-Deborah-51

De la fenêtre de mon bureau, je guettais les premiers signes d’un printemps qui se faisait attendre.

Cette année-là, l’hiver avait été long et particulièrement froid, mais depuis quelques jours, je m’amusais déjà de l’arrivée prochaine du printemps.

Je me disais que bientôt tout allait de nouveau exploser de mille couleurs. De milliers des chants qui allaient m’annoncer l’arrivée de l’aube. Je me voyais déjà m’attarder dans mon lit, les yeux fermés, et savourer les prémices d’un jour nouveau.

Cette année-là, je m’étais promis de prendre Guillaume par la main et de lui apprendre à faire ses premiers pas dans le jardin. Puis de transformer la petite pièce de rangement en salle de jeux. J’allais lui donner un coup de pinceau et décorer les murs avec des centaines de papillons, quelques chiens et chats, et puis, quelques poissons. Enfant, j’avais toujours trouvé que les poissons étaient des bêtes pacifiques et sympathiques. J’avais décidé d’ajouter un dauphin et des fleurs. Et tant pis si j’avais toujours été une catastrophe en dessin. Guillaume serait heureux. L’éclat de rire de Guillaume serait ma récompense.

Cette année-là, je m’étais dit que j’allais apprendre à faire du pain. J’aimais tant l’odeur du pain. Je m’étais aussi promis que j’allais demander Clarisse en mariage, chaque matin. Et que je lui chanterais des chansons de mon pays à la tombée du jour.

Et que nous serions heureux comme personne ne l’avait jamais été.
Puis, la radio… La déclaration de guerre. La mobilisation. Le départ. Le bonheur remis à jamais. Trois vies brisées pour toujours. Quelques milliers de morts. Pour rien.

De la fenêtre de mon bureau, je guette les premiers signes d’un printemps qui se fait attendre. Et je me dis que, heureusement, la nature n’a pas de mémoire et que c’est pour cela qu’elle méprise la folie des hommes…

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 26 mars 2013.

Sur une toile de David Tutwiler

6 juillet 2014

Alors que je viens tout juste de valider vos textes inspirés par la toile de dimanche dernier (que je vous invite d’ailleurs à lire), il est l’heure d’offrir une nouvelle scène livresque à votre imagination.

Puisse celle imaginée par l’artiste David Tutwiler, qui passe l’été à Rockport, Massachusetts, un endroit que j’aime beaucoup, vous donner envie d’écrire quelques lignes. En prose. En vers. Comme bon vous semblera. Selon votre inspiration.

Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain.

D’ici là, bon dimanche et que les muses vous accompagnent!

TUTWILER-David

Hiver comme été, il venait chaque jour, à l’heure où le soleil s’en va, accompagné de ses deux inséparables amis. Un vieux chien sans race et son silence.

Il promenait son regard sur la première page des journaux, puis il prenait Le Quotidien du Sud, un journal qu’on disait sans couleur politique, me tendait la monnaie, puis avec un signe de la main en guise de bonsoir, il s’en allait, mystérieux, la démarche nonchalante, comme il était venu. Le chien lui ressemblait si fort qu’on aurait dit un prolongement indissociable de sa silhouette.

À part sa présence de quelques instants à cette heure, chaque jour, je ne savais rien de lui. Ni son nom, ni ce qu’il faisait dans l’existence, d’où il venait, ou où il allait. Rien. Et pourtant, j’avais appris à guetter cet instant précieux de son passage, si semblable à ceux de tant et tant de clients du kiosque, et si unique.

Ce n’est qu’un jour, par le plus grand des hasards, que j’ai surpris une conversation, où on parlait d’un homme qui aurait perdu tous le siens, quelque part au début des années quarante, ceux-ci embarqués dans un de ces trains de la haine vers une destination sans retour, parce que la bêtise des hommes… et qui, depuis lors, passait chaque jour par la gare avant de rentrer chez lui.

J’ai aussitôt su que c’était de lui qu’on parlait. Je ne sais pas pourquoi, mais mon cœur ne pouvait pas se tromper. J’ai eu une terrible envie de lui adresser quelques mots humains. Et tout le restant de la journée, je me les suis dits dans ma tête. Je les ai perfectionnés. Changés. Raturés. Fignolés. Pleurés. Et, lorsqu’il est venu, comme chaque soir, silencieux et nonchalant, trainant son vieux compagnon au bout de sa laisse, je n’ai pas trouvé le courage de faire autrement que comme d’habitude.

Et pourtant, ce soir-là, alors que je lui rendais sa monnaie, il m’a dévisagé un long moment, et, pour la première fois, j’ai entendu la musique de sa voix lorsqu’il m’a lancé « Bonsoir, Mathieu »…

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 23 mars 2013.

Sur une toile de Charles Santopadre

29 juin 2014

Est-ce vous qu’elle attend en tournant les pages d’un magazine? Est-ce quelqu’un d’autre? C’est ce que nous saurons dans sept jours alors que vos textes déposés d’ici là sur l’aquarelle de Charles Santopadre seront validés.

Puisse cette nouvelle scène livresque vous inspirer! Bon dimanche à tous les envosmotistes et à ceux qui les lisent.

SANTOPADRE-Charles

Je ne vous dirai jamais mes nuits dans le noir, au goût des heures immobiles brûlées au comptoir de ce bar sordide, aux parfums mélangés d’alcool, de café, de cigarette et des gens au regard douteux et aux intentions aussi incertaines que mon avenir.

Je ne briserai jamais ce verre qui fait éclater mes chagrins en larmes. Je ne dirai jamais tous ces souvenirs qui me font mépriser mes silences. Ni l’absence inconsolable des choses qui me manquent tant depuis toujours et nous mènent au mensonge. Presque par survie.

Oui je sais. Je sais que le temps passe et que les amants s’effacent dans l’oubli de nos mémoires. Les hommes s’en vont un jour pour ne plus jamais revivre autrement que dans le chagrin ou la joie de leur souvenir. Un peu trop embellis quelquefois. Après tout, quelle importance?… Vivre, ce n’est qu’un nuage trop éphémère d’un court printemps de nos vies. Ou presque.

Ah, si au moins je pouvais défaire mes souvenirs. Et me dire que je n’ai jamais aimé. Que tout cela je l’ai peint maladroitement au pinceau de mes cauchemars. Et que demain. Dès l’aube. Lorsque les anges viendront me prendre par la main, tout sera effacé. Et que je m’en irai, enfin. Ailleurs. Pour vivre.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 15 mars 2013.