Sur une toile de Carlos Dugos

28 septembre 2014

En ce dimanche de juin, c’est une lectrice qui semble bien songeuse qui s’offre à vos mots. Une lectrice imaginée par le peintre portugais Carlos Dugos qui attend vos histoires pour prendre son envol ou faire battre son cœur davantage.

Vous inspirera-t-elle quelques lignes? C’est ce que nous saurons dans sept jours et pas avant alors que seront validés tous les textes déposés afin de prêter vie à la lectrice de ce dimanche.

D’ici là, bonne semaine à tous!

DUGOS-Carlos

Parmi les bruits de la ville on pouvait entendre l’horloge de l’église des Martyrs pleurer la demi.

C’est alors que Françoise s’est rendu compte que le temps ne lui ferait aucune pitié. Il allait continuer à faire défiler à son allure insouciante les secondes, puis les minutes et enfin les heures. Tout comme il l’avait fait hier. Avant-hier. Et tous les autres jours qui avaient précédé. Sans qu’elle ne lui prête cette tragédie que seuls les départs inévitables donnent aux choses.

Demain, déjà, il faudra partir. À nouveau. Quelques mois. Si longs, et à l’hiver si gris et si coupant qu’elle les redoute déjà, en jetant un sourire complice à l’immense manteau bleu, sans un seul pli, du ciel de Lisbonne.

Saloperie. Comment dire les odeurs de la ville. Les couleurs chaudes de la fin du jour. Le parfum des vieilles librairies où elle traine sans compter et que le progrès assassine doucement les uns après les autres. Sans aucune pitié.

Comment ne plus entendre la musicalité des mots de la rue. Ne plus entendre les rires des passants. Le gazouille des enfants qui s’amusent en attendant le diner. Le chatouillement doux et nostalgique d’une guitare en contrejour, à l’heure où Lisbonne s’illumine d’espérance et où les poètes cherchent leurs mots dans l’encre nonchalante du Tage. Oublier l’envol léger des colombes. Laisser faner dans sa mémoire la tendre promesse d’un baiser.

Françoise a posé son regard mélancolique sur les ruines du Couvent des Carmes. Qu’elle dévisage de sa fenêtre. En leur faisant la vaine promesse de ne pas pleurer. Pas cette fois-ci, disait-elle. Chaque fois.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 13 juin 2013.

Sur une toile de Wiktor Najbor

21 septembre 2014

En ce premier dimanche de juin, j’ai eu envie de vous offrir un peu de fantaisie. C’est ainsi que j’ai choisi cette scène en partie livresque du peintre polonais Wiktor Najbor, laquelle met en évidence quelques personnes qui s’impatientent et une qui semble avoir tout son temps, étant donné qu’elle a de quoi lire.

Comme d’habitude, vous avez une semaine devant vous pour déposer ici vos mots inspirés par la toile. Vous avez donc amplement le temps. Profitez-en pour lire les cinq textes suscités par celle de la semaine dernière.

Bonne semaine à tous les envosmotistes et à ceux qui les lisent.

NAJBOR-Wiktor

Marta n’avait connu dans son existence que le téléphone portable et son iPad 4G, qu’elle traitait avec le soin d’une maitresse jalouse.

Ceci explique sans doute son rire moqueur et hystérique lorsqu’elle est tombée sur le tableau de Wiktor Najbor qu’elle a jugé, du haut de sa somptueuse ignorance, comme une folie d’une imagination fertile et futuriste.

Faut dire que le nom d’Antonio Meucci était absent de l’univers de Marta, à un point tel qu’elle hésitait à se décider entre un chanteur d’opéra ou un rappeur italien.

Moi, je savais qu’il n’était ni l’un ni l’autre, mais, pour une fois, j’étais heureux de lui répondre, dans l’air du temps, qu’il me semblait que chanteur d’opéra allait super bien avec Meucci.

« J’en étais sûre », m’a t-elle répondu, triomphante.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 7 juin 2013.

Sur une illustration d’Ana Juan

14 septembre 2014

Les personnages créés par l’illustratrice Ana Juan vous attendent, ou plutôt ils attendent vos mots pour poursuivre leur conversation ou leur lecture à haute voix, puisque les voilà figés dans cette pose jusqu’à dimanche prochain. C’est en effet dans sept jours et pas avant que vos mots seront validés et pas avant.

Bon dimanche à vous tous et puisse l’inspiration être au rendez-vous!

JUAN-Ana

Frédéric aimait lire.
À haute voix.
Pour le goût des mots.
Qu’il savourait
Avec la parcimonie d’un moine
Lorsqu’il fait sa prière.
Anne était sourde
Mais elle aimait imaginer
La couleur de la voix de Frédéric
Et puis surtout ses lèvres
Qu’elle aimait tant embrasser
Avec la même gourmandise
Que Frédéric avait pour lire.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 28mai 2013.

Sur une illustration d’Irina Dobrescu

7 septembre 2014

En ce dimanche de mai, la jeune lectrice d’Irina Dobrescu s’est installée dans son fauteuil afin d’y lire jusqu’à dimanche prochain. Ce n’est qu’à ce moment que je validerai les textes qu’elle vous aura inspirés et pas avant, comme le veut cette habitude instaurée il y a plus de six ans.

Puisse ce nouvel En vos mots vous donner envie d’écrire.

DOBRESCU-Irina-1

Dimanche. Seize heures. École des Enfants de la Sainte Prière. Les enfants égarés dont les sœurs s’occupent sont sortis. Il plane un presque silence de saison. Les sœurs s’occupent entre prières et méditation. Certaines parlent à sourde voix à mon passage. Depuis deux jours, j’ai l’autorisation de me déplacer sans contraintes dans les jardins et certaines parties de l’école. Pour les besoins de mon travail. Je suis photographe et sœur Mathilde, une amie d’enfance, m’a demandé de faire un reportage sur l’école.

Dimanche. Seize heures trente-deux. Je fais la connaissance de Clarisse. La seule enfant restée à l’école ce jour-là, à la suite d’une maladie respiratoire. Enfin. Pas vraiment. C’est que les adultes prétendent pour la rassurer. Sœur Mathilde m’a avoué que c’était plus grave. Le cœur. Une malformation de naissance. Le genre d’histoire qui ne présage rien de jouissif.

Clarisse me sourit. On la dirait heureuse de me connaître. Elle me parle de son jardin secret où une vielle fée a planté un jour de printemps un arbre où poussent les rêves. Elle me dit que si j’en veux un, je peux le prendre. Il y en a plein dans son arbre. Je lui promets d’en prendre un. En sortant. Pour l’amener chez moi.

Puis elle me parle des nuages. Des nuages blancs et doux comme du coton. Qui sont des îles éparpillées dans le ciel. Pour que les anges puissent se reposer. Et veiller sur les petites filles seules.

Dimanche. Dix-huit heures. Clarisse me trouve sympa. Et rigolo. Elle m’aime bien.

Je lui demande si elle voudrait bien m’adopter… Elle rit. Amusée. Avant de me dire que je suis bête. Les petites filles ne peuvent pas adopter de grandes personnes.

Et pourtant… Dimanche. Dix-neuf heures trente-neuf. Je ne me sentirai plus jamais seul. Ma vie a désormais un sens. Et je souris.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 25 mai 2013.

Sur une illustration de Robert Wagt

31 août 2014

Vous avez été plus d’un à vous laisser tenter par la scène livresque de dimanche dernier. Puisse celle-ci, imaginée par l’illustrateur Robert Wagt, inspirer envosmotistes aguerris ou occasionnels, et même décider certains qui hésitent encore à le faire, à tenter l’expérience.

Il suffit pour cela d’écrire à partir d’une image. Une courte nouvelle, un poème, une seule phrase. Et de déposer vos mots ici avant dimanche prochain, 8 h, heure de Montréal, alors que seront validés les commentaires reçus d’ici là et qu’une autre toile sera accrochée.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous!

WAGT-Robert-1

Elle avait le regard coquin et le sourire des gens heureux. Elle adorait voir tomber la neige. Boire du café chaud dans un grand bol rond qu’elle tenait à deux mains. Elle aimait Nelligan, Byron, la voix de Frank Sinatra et puis Brahms. L’amour de sa vie. Comme elle ne se lassait pas de me le dire.

Et il me vient quelquefois en tête sa façon légère, comme une caresse, de murmurer Brahms. C’était si doux et tellement intime qu’on aurait pu croire qu’un soir d’été, quelque part, elle avait été sa maitresse.

Et sa voix tendrement rieuse : Pourquoi n’aimes-tu pas Brahms?…

Que lui dire, alors que je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle pouvait bien trouver à ce prétentieux de Brahms qui s’amusait à ignorer Camille Saint-Saëns, dont j’aimais la symphonie n° 3, en affirmant qu’il n’y avait pas de musicien français? Quel salaud.

Il me vient à l’esprit son regard épanoui comme un printemps, le soir où, son corps nu, abandonné contre le mien je l’ai entendue me dire : « Pas trop mal pour quelqu’un qui n’aime pas Brahms!… »
Cela avait sans doute été sa façon particulière de me dire je t’aime.
Elle qui savait que le cancer ne lui laisserait plus longtemps pour aimer. Avant d’aller rejoindre l’amour de sa vie. Me laissant seul. Avec Brahms. Pour combler ma solitude.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 19 mai 2013.