Sur une toile de Pedro Bas Pérez

12 juillet 2015

L’arrivée du printemps saura-t-elle éveiller l’envosmotiste qui sommeille en vous et qui n’attend que la bonne toile pour se laisser inspirer? C’est ce que je souhaite alors que je viens tout juste d’accrocher celle de cette semaine, un jeune lecteur peint par Pedro Bas Pérez.

Comme le veut l’habitude, la toile demeurera muette jusqu’à dimanche prochain, car aucun commentaire ne sera validé avant afin que tous puissent écrire en ne sachant pas ce que les autres participants auront écrit.

Vos mots, qu’il s’agisse de quelques vers, d’une courte nouvelle ou d’une simple phrase, seront dévoilés en même temps que la prochaine toile.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous!

BAS-PÉREZ-Pedro

La terre tourne et le temps se lasse
Les gens s’en vont laissant une trace
Dans l’ombre de nos silences cachés
Et même si nous disons souvent seuls
Le souvenir comme une colombe s’envole
Vers tous ceux qui nous ont aimés

Nos solitudes ne sont jamais solitaires
Comment la mémoire pourrait nous taire
Tous ces morceaux de nous en voyage
Qui un jour reprennent le fil de nos existences
Lorsqu’un sourire, une photo, une présence
Dans nos cœurs, comme un marque-pages

J’avais quatre ans ce matin-là
Pauline discutait avec maman et papa
Pendant que Monica persécutait une fleur
Et je ne savais pas que cet instant éphémère
Allait voyager tout autour de la terre
Avant de venir émouvoir mon cœur

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 24 mars 2014.

Sur une illustration de Marc Rosenthal

5 juillet 2015

Nous voici à nouveau dimanche. Et dimanche au pays de Lali signifie une nouvelle scène livresque à l’intention de tous ceux qui voudront tenter l’expérience d’écrire à partir d’une image. Celle que je vous propose aujourd’hui est illustration signée Marc Rosenthal, un clin d’œil aux passagers des avions qu’on entasse souvent comme des sardines.

Elle est à vous, à vos mots. Pour une semaine. Car c’est dans sept jours et pas avant que je validerai les textes que vous aurez déposés pour lui donner vie.

En espérant qu’elle inspirera plus d’un d’entre vous!

ROSENTHAL-Marc

Nous n’étions plus que quelques-uns à aller au bout de la ligne. Là où le métro se reposait quelques instants avant de reprendre un nouveau parcours dans l’autre sens.

Le monsieur en costume bleu, comme un lumineux ciel d‘été, lisait sans sourciller, sans détourner son regard, comme s’il était absent et seul depuis longtemps.

Après quelques sourires, regards moqueurs et chuchotements malicieux, voire narquois, jetés en direction du singulier lecteur, les gens sont descendus peu à peu du métro qui se rendait aux confins de la triste et bien grise banlieue.

L’enfant s’est arrêté et lui a adressé ces quelques mots : « T’es rigolo… Pourquoi tu lis comme ça?…

– Pour voir jusqu’à quel point les gens sont si peu curieux envers tout ce qui n’est pas comme eux. Ils se moquent. Ils rigolent. Ils murmurent des mots moqueurs. Souvent méchants. Mais ils n’osent pas interpeller les gens pour savoir. Les gens ne sont plus curieux de rien. Pour ça, il faut avoir une âme d’enfant. Dis… maintenant que j’y pense, demanda l’homme au complet bleu ciel, tu n’aimerais pas essayer de lire comme ça?… juste pour voir. Pour qu’on s’amuse un peu?…

Et l’enfant lui a souri.

– Oui je veux. Je veux…

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 23 mars 2014.

Sur une toile de George Henry Broughton

28 juin 2015

Nous espérons tous voir le printemps pointer le bout de son nez. Enfin, peut-être pas tous, mais une bonne partie d’entre nous. Notamment, la lectrice peinte par George Henry Boughton, livre sous le bras, qui a hâte de voir les tulipes, les crocus et les jonquilles sortir de terre.

C’est tout ce que je sais d’elle. À vous d’inventer la suite. En vos mots. Comme vous le faites semaine après semaine depuis bientôt sept ans.

C’est avec plaisir que nous vous lirons dimanche prochain.

(c) Bristol Museum and Art Gallery; Supplied by The Public Catalogue Foundation

C’était pour Estelle comme une sorte de rituel. Chaque dimanche. On s’était tous habitués à la voir passer à peu près à la même heure. Paul s’amusait à nous dire « Tiens, voilà qu’il doit être une heure!… » lorsqu’il apercevait Estelle. Et nous, on trouvait cela très drôle. Fallait bien que les vieux idiots que nous étions s’amusent de quelque chose.

Elle avait la posture fière et le regard rêveur. Comme ces gens qui appartiennent à un monde secret auquel seulement peu d’élus accèdent et où il faut avoir les faveurs de sa confiance pour s’y promener.

J’avais sans doute été un de ceux-là. J’avais lu quelques blessures de son âme, un soir, où un de mes malheureux textes lui avait réveillé quelques souvenirs. J’écrivais à ce moment-là, tous les dimanches, dans un club où j’étais quelquefois le seul à écrire encore.

Je m’apprêtais d’ailleurs à arrêter lorsqu’elle m’a demandé d’une voix chaleureuse et sans fêlure : « Pourquoi arrêter d’écrire?… N’as-tu remarqué qu’en écrivant tu découvres de nouveaux sens aux mots?… Les mots, tu sais, gardent quelque chose de magique et d’étrange. Ne trouves-tu pas étrange que le mot affection signifie une maladie grave, aigüe ou chronique, aussi bien qu’attachement, amitié et tendresse?… »

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 15 mars 2014.

Sur une toile de Theodore Franken

21 juin 2015

Ce dimanche, c’est le lecteur peint par Theodore Franken que je propose à votre imagination et à vos mots.

Qu’en ferez-vous? C’est ce que nous saurons dans une semaine, car aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à ceux qui les lisent!

FRANKEN-Theodore

Vendredi, j’ai passé la soirée chez Teresa. Elle m’avait appelé trois fois dans la journée, au bureau, pour que je me rende chez elle en sortant du travail. Son chien était devenu aphone, m’avait-elle dit au téléphone. Hystérique. Ou catastrophée. Ce qui revient à peu près à la même chose. Avec Teresa, la demi-mesure et le bon sens ne sont que des mots inventés pour enjoliver nos dictionnaires.

Dès mon arrivée, elle avait tenu à ce que je lui confirme que son chien était bel et bien devenu aphone. La seule chose que j’ai pu constater est que son chien n’aboyait pas. Ce qui, en soi, ne veut rien dire. Puis, je lui ai fait remarquer que, n’étant pas vétérinaire, je serais incapable de faire un diagnostic aussi péremptoire et définitif. Il se pourrait bien que le chien n’ait pas envie d’aboyer, comme à son habitude. Tout simplement. Comme il nous arrive d’avoir envie de nous taire. Ce qui n’était pas manifestement son cas.

Cela l’a rendue furieuse au point qu’après m’avoir traité d’imbécile, elle s’en est allée, en claquant furieusement la porte et en criant : « Puisque c’est ainsi je m’en vais. » Me laissant seul chez elle. C’est dingue!…

Mais pourquoi diable ce chien n’aboie-t-il plus?…

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 5 mars 2014.

Sur une toile d’Emma Ekwall

14 juin 2015

En ce premier dimanche de mars, c’est une scène livresque pleine de tendresse que je vous propose. Peinte par la Suédoise Emma Ekwall, elle met en scène un vieil homme et sa petite-fille.

Que lisent-ils? C’est à vous de nous le dire. En vos mots, en vers ou en prose, ou même en une seule phrase. Il n’y a pas de règles au pays de Lali. Et comme le veut l’habitude, ce n’est que dans sept jours que vos textes seront validés d’un coup.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous!

EKWALL-Emma-3

Pendant longtemps, je n’ai jamais vraiment considéré ma mère comme autre chose que ma mère.

Cette femme qui était là, depuis mes tout premiers souvenirs et qui a bercé toute mon enfance de contes de fées et d’histoires de mondes inconnus pour que je m’endorme sans peur du noir et de l’inconnu de la nuit.

Cette femme qui me conduisait à l’école. Fière et rassurante. Avec ses mots tendres qu’elle allait puiser à la fontaine de son cœur.

Et puis, plus tard, quand elle souriait, discrète, de ma fugue, de mes angoisses et de la maladresse de mes premiers émois amoureux. C’est d’ailleurs à cette période que je l’ai trouvée encombrante. Et je crois que je lui ai provoqué quelques larmes. Même si elle ne l’a jamais dit.

Plus tard, lors de mon diplôme d’ingénieur, elle était là. Accrochée à mon bras. La tête haute et le regard heureux.

C’est drôle. J’ai l’impression que je regarde cette photo pour la première fois de ma vie. Et dire qu’elle a toujours été sur la commode, dans le living, à côté de celle de mon baptême, de ma première communion et de mon mariage, et d’autres souvenirs de famille auxquels ma mère semblait tenir plus que tout au monde.

C’est ma première nuit d’orphelin. Et je suis pour l’instant le seul a le savoir. Demain, au lever du jour, il m’incombe le fardeau d’annoncer la nouvelle.

J’ai quitté l’hôpital il y a deux heures ou presque.

Maman s’est endormie en me tenant ma main. Elle y tenait. Elle était calme et douce. Comme d’habitude. Elle m’a parlé de son père. Un homme simple et tendre. À qui elle a toujours confié ses secrets de petite fille.

Je l’entends encore me dire, comme une dernière confidence : « Il aurait été si fier de toi. Tu aurais été si heureux de le connaître. »

Je crois que ce furent ses derniers mots. Enfin, je ne suis pas vraiment sûr, mais, en tout cas, ce sont ceux qui dansent encore dans ma tête.

Il est trois heures du matin. La nuit est fraiche. Je n’ai pas sommeil. Et le Tage s’étonne de m’entendre parler aux étoiles.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 28 février 2014.