Sur une illustration d’Emily Gravett

23 novembre 2014

Et si cette semaine nous allions faire un tour dans une bibliothèque? C’est l’illustratrice Emily Gravett qui vous y invite afin que vous puissiez une fois de plus nous inventer une histoire, nous dire en vos mots ce que la scène évoque pour vous, le temps d’une nouvelle, d’un poème ou d’une phrase.

Les commentaires seront validés dans sept jours, comme le veut l’habitude. D’ici là, bonne semaine et bonne lecture. Les textes inspirés par la toile de la semaine dernière vous attendent.

GRAVETT-Emily

Le mois d’aout avait apporté avec lui la pluie promise depuis quelques jours. Cela semblait convenir à merveille aux quelques étudiants qui préparaient les examens de septembre et qui avaient pris l’habitude de venir bruler leurs après-midi à la bibliothèque.

En règle générale, ils étaient silencieux et studieux. Même si ici ou là, éclataient, comme un tonnerre, quelques fous rires, rapidement estompés par le regard exaspéré de Paula, la responsable des lieux. Une dame austère qui ne connaissait que l’ordre, la rigueur.

La porte d’entrée s’est fermée avec tant de fracas qu’elle a fait naitre le silence. Nos regards se sont tournés, silencieux, vers cet homme, sale et pauvrement vêtu, portant dans chacune de ses mains un sac poubelle rempli de babioles. Un SDF qui a voulu se réfugier à l’intérieur quelques instants. Surement.

- Puis-je vous aider?…
Le ton percutant et froid de la voix de Paula était à peine poli.

- Je voudrais consulter un livre, lui a répondu l’homme avec une voix tellement effacée que son souffle n’arriverait pas à faire vaciller la lumière d’une bougie.
- Vous être inscrit dans notre bibliothèque? lui a demandé Paula, d’un ton inquisiteur. Presque menaçant.
- C’est que… Je voudrais juste pouvoir lire quelques pages du livre Les apparences de Gillian Flynn…
- Vous êtes fou? Lire quelques pages…. Mais regardez-vous… Vous faites pitié à voir… M’enfin…

Et l’homme a recommencé, avec sa voix effacé : « Vous savez… j’ai trouvé le livre dans une poubelle et je l’ai lu, mais il manque de la page 263 à la page 268. Regardez, je l’ai noté…
- Mon Dieu! a soupiré Paula avec exaspération. Sortez Monsieur, ne faites pas de scandale.

Un court silence. Puis le bruit grave et violent d’une chaise sur le parquet. Une jeune fille s’est levée et ses hauts talons ont résonné dans toute la bibliothèque. Le bruit de ses pas s’est promené entre quelques rayons et puis s’est arrêté net. Puis, de nouveau le bruit de ses talons dans le creux de nos silences. La jeune fille s’est arrêtée à un mètre du mendiant. Tournant le dos à Paula. Puis elle a souri.
- Page 263, vous avez dit?…
- Oui… jusqu’à la page 268. Pouvez-vous me les lire?…

Et une voix douce et sucrée a rempli le silence inutile de toute la pièce. Amy Elliott Dunne, 21 Octobre 2011, Journal.
La mère de Nick est morte. Je n’ai pas pu écrire parce que la mère de Nick est morte, et son fils est complètement largué. La douce Maureen, la coriace Maureen …


Ses yeux deviennent sombres, canins, et il me prend de nouveau par les bras.
« Non, Amy. Pas pour l’instant. Je ne peux pas supporter le moindre stress supplémentaire. Je ne peux pas me rajouter un sujet d’inquiétude. La pression me fait déjà craquer. Je vais péter les plombs. »
Pour une dois, je sais qu’il dit la vérité.

Le silence a encore duré quelques instants. La jeune fille a refermé le livre et a regardé le mendiant sans se détourner de son regard. Celui-ci lui a souri avec gratitude.

- Puis-je entendre votre nom jeune fille?…
- Aurore. Je m’appelle Aurore…
- Aurore… a murmuré le mendiant … avant de poursuivre : Dites, comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève?
Cela a un très beau nom. Cela s’appelle l’aurore.

« Dieu vous protège, Aurore! » lui a-t-il lancé avant de se retourner. La lourde porte de la bibliothèque a claqué derrière lui, avec tellement de fracas que seul le silence pouvait renaitre.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 7 aout 2013.

Sur une toile d’Aron Wiesenfeld

16 novembre 2014

À quoi peut bien rêver la lectrice peinte par Aron Wiesenfeld, livre à la main? Au personnage du roman qu’elle vient de terminer? Au pays dans lequel il se déroulait? À la suite qu’elle compte bien entamer sans tarder? À quelque chose d’autre?

L’histoire est entre vos mains. À vous de nous la raconter. En vos mots. Tous les commentaires seront validés dimanche prochain et pas avant, comme le veut l’habitude.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous!

WIESENFELD-Aron

L’été de mes seize ans. On parle d’un homme politique qui a vu sa vie et sa carrière se brisées à la suite de relations avec une call-girl. À peine deux jours après le décès du Pape Jean XXIII.

L’été de mes seize ans. Maman me raconte que mon père est parti en voyages d’affaires. J’apprendrai plus tard qu’il en avait marre de la vie trop lisse qu’il menait. En larmes et en colère, maman prépare mes affaires et m’envoie passer quelques jours à la campagne chez sa sœur. Tante Gertrude.

Je n’avais jamais vu ma mère pleurer. Je n’avais jamais vu ma mère en colère. Je n’avais jamais entendu parler de tante Gertrude. Je n’avais jamais vu la campagne.

L’été de mes seize ans. Je découvre l’aube. Le chant du coq. Le soleil qui se lève. L’odeur du café. Le pain chaud. Les matins aux feuilles perlées d’eau cristalline. Les chiens qui jouent heureux. Le chat qui sommeille. Les lapins qui s’enfuient. Le soleil qui rougit ma peau trop blanche. Le vent chaud dans les cheveux. Le jour qui s’endort. Épuisé. Heureux.

L’été de mes seize ans. Je rencontre une jeune lectrice, assise contre ce qu’il reste d’un mur. Elle est belle. Intrigante et mystérieuse. Je lui parle. Elle me regarde. Silencieuse. Je lui dis la grande ville. Ma mère. Mon père que je ne verrai plus jamais. Et de combien je suis content de croiser son chemin. Elle semble m’écouter. Ses grands yeux ouverts. Accueillante. Sans un mot. Puis nous restons silencieux. Ensemble. On se croise du regard quelquefois. Et on se sourit. Elle me semble heureuse. Moi je le suis.

L’été de mes seize ans. Tante Gertrude m’apprend que la fille s’appelle Aurore. Qu’elle est la fille des voisins. Et qu’elle se promène toujours seule. Et puis qu’il n’est pas étonnant qu’elle ne m’ait rien dit. Elle est sourde. La pauvre.

L’été de mes seize ans. À la radio quelqu’un raconte qu’à Washington, un certain Martin Luther King a rassemblé plus de 200 000 âmes, pour leur dire qu’il avait un rêve. Moi je m’empresse de terminer mon café. J’embrasse tendrement tante Gertrude. Et je cours à travers champs. Je ne rêve que d’Aurore.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 29 juillet 2013.

Sur une illustration de Tony Chimento

9 novembre 2014

Le lecteur ou la lectrice n’est plus là. Ne reste que son décor imaginé par Tony Chimento. À vous la suite, puisque la toile vous appartient jusqu’à dimanche. C’est en effet vous qui l’animerez, qui inventerez une histoire qui lui est propre et des personnages. En vos mots. Comme vous le faites dimanche après dimanche avec humour ou tendresse, avec gravité ou sagesse, avec un peu de tout ça sûrement.

Puissent les mots être au rendez-vous!

CHIMENTO-Tony-2

Je m’en souviens encore si bien. Ce jour-là il faisait chaud. La télévision nous avait promis des orages pour l’après-midi. Ils ne sont pas arrivés.

Il faisait si lourd. Il y avait des voix. Au loin. Comme une sorte de jérémiade. Langoureuse. Inachevée. Inépuisable. Presque insupportable.

Puis, j’ai senti sa main sur mon épaule. La tristesse de son regard. Et il m’est venu comme une douleur. Profonde. Pudique. Digne. Une douleur sans mots, trahie par la faiblesse d’une larme. Et puis cette résignation. À croire que le fil des heures allait nous conduire à tous ces mots, lents et épars, qui trébuchent dans le vide de nos silences. C’est mieux ainsi. Au moins elle ne souffre plus.

Je m’en souviens encore si bien. Quelqu’un m’a demandé « Ça ira? » J’ai répondu oui. Comme toujours. Puis je suis parti. Besoin d’air. Besoin de bruit. Je me suis mélangé aux passant. J’ai cherché à croiser des regards pressés d’arriver je ne sais où, comme on cherche à s’accrocher à n’importe quoi. Pour ne pas me noyer.

C’est fou l’inépuisable course du temps. Tout le monde s’en va, tellement enfermé dans sa boule que peu sont ceux qui s’aperçoivent qu’ils viennent de vous croiser. Je ne pourrais jamais les blâmer. J’ai été si souvent comme eux.

Je m’en souviens encore si bien. J’ai poussé la porte. L’appartement était vide. Si vide. Dehors le jour terminait sa course. Dans l’indifférence de ceux qui attendent déjà demain. J’ai regardé autour de moi. Respiré un bon coup. Désormais je devrais m’habituer à son absence. Son sourire ne m’attendrait plus.

Putain de cancer!… ai-je murmuré, la gorge étouffée par les larmes.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 27 juillet 2013.

Sur une toile de Manuel Nuñez

2 novembre 2014

Elle s’est endormie… Mais que pouvait bien lire la lectrice du peintre Manuel Nuñez avant de se laisser séduire par les bras de Morphée? C’est ce que nous saurons dans une semaine et pas avant, alors que seront validés en bloc tous les textes déposés par les envosmotistes débutants comme aguerris.

À vous les mots! Et bon dimanche à tous!

NUNEZ-Manuel

Depuis si longtemps que les mots étaient devenus pour elle comme des feuilles mortes, voltigeant, égarées et moribondes, dansant autour des arbres dénudés d’un automne sans âme.

Certes, elle en trouvait encore quelques-uns, auxquels elle s’était tant enchainée, dans les pages de ces vieux livres où des poètes torturés par la nuit ont laissé jusqu’au sang de leurs sentiments imaginaires et inassouvis. Parce que trop humains. Pour pouvoir vivre au delà de l’éphémère.

Et pourtant. Elle se souvient si bien de la musique de ces mots des hommes. Enchanteresse au début. Mélodieuse quelquefois. Pour mourir, échouée dans le marécage nauséabond des fausses notes. Comme si même les mots perdaient leur couleur. Au fil des saisons.

Alors, elle ne croyait plus. Elle avait ce sentiment profond du vide de tous ces mots d’hier. De tous ces mots qu’elle lisait. Chaque soir.

Dans l’univers de ses pensées, il n’y avait désormais de place que pour ce baiser tendre d’une femme. Une femme aux cheveux d’or et à la poitrine ferme et charnue, parfumée d’un désir qu’elle croyait interdit. Et puis, le souvenir de sa voix si douce : « Tu es tellement plus belle que tout ce qui m’est arrivé!… »

Comme si seul un nouveau printemps pourrait effacer le souvenir des feuilles mortes.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 18 juillet 2013.

Sur une illustration de Julian De Narvaez

26 octobre 2014

Mais que peut bien lire à la Lune le lecteur de l’illustrateur colombien Julian De Narvaez? C’est ce que nous saurons dans une semaine alors que seront validés les poèmes et les textes en prose pleins d’imagination suscités par la scène livresque et heureuse du jour.

Puissiez-vous être nombreux à vous laisser tenter par l’expérience d’En vos mots, cette catégorie qui n’appartient qu’à vous depuis plus de six ans.

Et pour ceux qui prennent le large, bonnes vacances!

DE-NARVAEZ-Julian-1

Je ne sais que trop qu’un jour viendra où je m’en irai sur mon bateau à rêves jusqu’aux îles lointaines où personne n’est jamais allé et que je m’endormirai dans le sable chaud à attendre les premières lueurs d’éternité.

Je ne sais que trop qu’un jour, quelque part dans mes rêves, je lirai le livre de mes souvenirs. Et que je referai, à l’envers du temps, tous les sentiers de mes printemps pour cueillir le parfum de nos baisers secrets.

Je ne sais que trop qu’un jour j’irai contempler les champs de coquelicots à la fin du jour et que je fermerai les yeux pour voir danser les monarques en attendant que la nuit m’ouvre les bras.

Je ne sais que trop qu’un soir je m’enivrerai d’étoiles et que j’irai lire des poèmes à la Lune. Pour combler sa solitude.

Ce texte a été publié une première fois dans le jardin de Lali le 14 juillet 2013.