Ce texte a été écrit par Armando Ribeiro, et a été publié, une première fois, dans le jardin de Lali, dans “En vos mots”, le 2 novembre 2010, où vous pouvez trouver d’autres textes qui vous donneront chacun leur regard sur des toiles.
C’est par une lectrice peinte par l’artiste Yves Thos que se termine octobre. Une toile colorée, sensuelle et chaude qui ne pourra qu’attiser votre imagination. Une toile que je vous invite à examiner afin qu’elle vous dévoile ses secrets afin que vous vous en inspiriez pour qu’elle se déploie, se laisse percer et mettre à nu. Car tel est le but d’En vos mots : écrire à partir d’une toile. Et c’est à cela que je vous convie dimanche après dimanche depuis trois ans et demi. Une expérience à laquelle se plient semaine après semaine quelques fidèles et que d’autres tentent occasionnellement quand la toile du moment les inspire.
Comme d’habitude, les commentaires seront emmagasinés et validés dans sept jours exactement. C’est ainsi qu’il vous est désormais possible de lire ceux qui ont animé la toile de dimanche dernier qui sont désormais visibles.
Puisse donc la toile de ce dimanche titiller votre imagination et susciter quelques lignes!
À mots feutrés les conversations allaient bon train dans le village depuis quelques jours.
Cette fois-ci, le sujet qu’on dévorait avec méchanceté et bêtise était Sarah. La jeune libraire qui était venue de la grande ville pour faire revivre la seule librairie du village, fermée depuis que la vieille Françoise avait été emportée par le cancer. Voilà deux ans.
On y trouvait des livres bien évidemment mais aussi toutes sortes d’articles scolaires et des journaux. Puis Sarah avait prévu un coin poste, et tous les soirs elle ramenait le courrier en ville. À quinze kilomètres de là. Elle avait aussi aménagé un coin bibliothèque pour les plus jeunes, qui s’y réfugiaient lorsqu’il faisait froid.
Malgré tout, Sarah n’était toujours pas admise ni acceptée au village. Elle avait tout contre elle. Elle était jeune. Jolie. Intelligente. Libre. Et puis, elle n’était pas du village. Alors…
Cette fois-ci, le commérage concernait sa façon de s’habiller. Même monsieur le maire trouvait que la coupe était pleine. Et ce jour là, lorsque je dinais, il est venu s’assoir devant moi, d’un air pieux et arrogant, en me lançant au visage : « Et vous?… je trouve bizarre que vous ne dites jamais rien… »
-Sûr?… je lui ai demandé.
-Sur la petite allumeuse de la librairie…
-Allumeuse?… lui ai-je dit en le regardant dans les yeux.
-C’est ce qui court au village…
-Bien évidemment!… Pour preuve c’est une bonne preuve. C’est ce qui court au village…. Vous a-t-elle déjà fait des avances, monsieur le maire?… Avez-vous déjà croisé quelqu’un à qui elle aurait fait des avances?… Ou ce sont, comme d’habitude, la puanteur de vos préjugés qui vous enivre la parole?…
-M’enfin! a-t-il lancé d’un semblant indigné.
Je me suis levé. Un silence glacial caressait les visages que mon regard croisait.
Le lendemain matin, la librairie était fermée. Sarah était partie dans la nuit, en emportant avec elle tous ses espoirs, ses rêves et son sourire. Le village était redevenu silencieux et sans âme. Assis sur le seuil de la libraire, un enfant a pleuré ce jour-là.