Bonne fête maman!…
Les mots enfantins ont claqué derrière lui, avec quelques années de retard, comme une porte qu’on ferme avec violence, quand on s’évade d’un monde trop pesant, sans se soucier des années de vide à jamais non comblées.
Luigi a senti la douce odeur d’un parfum de femme qui accompagnait la voix enfantine mais il n’a pas osé tourner la tête. Il était figé. Ses jambes tremblantes cherchaient l’équilibre et le banc qu’il a toujours traité d’idiot et d’inutile posé dans ce jardin a trouvé enfin sa raison d’être.
Il s’est assis et après avoir respiré profondément, il s’est abandonné, immobile, comme perdu dans un morceau vague de son existence qu’il n’avait jamais vécu. Son enfance.
Lui sont venu à l’esprit tous ces dessins que les enfants tendent d’habitude, quand ils disent « Bonne fête maman!… ».
Ces dessins qu’il avait toujours trouvés ridicules. Jusqu’au jour où Noémie lui en avait offert un. Comme ça. Parce qu’elle l’aimait bien.
Un dessin qu’il avait gardé depuis, accroché dans son bureau, et qui lui parlait, à chaque regard, de tendresse.
Un dessin qu’il aurait aimé avoir fait un jour, pour remettre à une femme parfumé, et qu’il regarderait en levant la tête et en souriant, avec la certitude d’un baiser tendrement posé sur sa joue.
Luigi s’est souvenu avec tristesse qu’il n’avait jamais fait de dessins pour personne. Dans son enfance, personne n’a jamais voulu de ses dessins. Personne ne lui a jamais demandé d’en faire un.
L’enfance. Cette pièce manquante pour toujours dans le puzzle de sa vie. L’enfance. Ce mot qui n’arrêtait pas de le poursuivre, comme une obsession jusqu’au monde paisible de ses rêves, comme un monstre sans visage à l’haleine répugnante, contre lequel il devait à chaque fois combattre jusqu’à l’épuisement. L’enfance. Ce mot qui éclatait comme une bombe, ne laissant derrière lui qu’un cratère vide et stérile.
Mais… Bonne fête maman!…
Et dans sa tête, toute cette image diffuse et sans âme de ce petit garçon qu’il a été. Une image de laquelle il ne gardait pas un regard. Pas un sourire. Ni une fête d’anniversaire. Ni Noël. Pas même une photo. Rien… Il n’avait rien qui puisse lui prouver que, comme tous les autres garçons, il a eu une enfance. Rien. Absolument rien.
Certes, il lui venait de temps en temps en tête ces quelques images aux allures pieuses, dessinées dans les livres d’école qui parlaient de l’amour simple et vrai d’une mère. Mais c’était tout.
Puis, il y avait les soirées mondaines, où quelquefois, il plongeait dans le précipice vide de ses souvenirs d’enfance, s’accrochant aux fragiles branches du mensonge, comme un désespéré, pour adoucir son inévitable chute.
Ces souvenirs qu’il puisait dans les bouts d’histoires des uns et des autres, comme une envie d’être le héros aimé d’une histoire qu’il n’avait jamais vécu mais qu’il s’acharnait à faire exister. Pour ne pas sombrer. Pour ne pas se noyer dans le creux froid de l’absence.
Et il était heureux d’avoir fait exister une mère aimante et aimée le temps d’une soirée. Quelle importance si elle l’avait abandonné, puisque dans le regard des autres, il voyait briller le bonheur rayonnant qu’on reçoit lorsqu’on offre des tranches heureuses d’une existence.
Seul, il se rendait bien compte que la seule chose vraie était l’encre de ses larmes, dans lesquelles il trempait la plume de ses mensonges pour dessiner des mots muets dans le désert de son silence.
Le rire joyeux d’une fillette l’a réveillé de ses pensées. Il a regardé autour de lui, passé la main dans ses cheveux, puis a frotté son visage, en murmurant seul, comme un ivrogne :
Bonne fête maman… mes fesses!…
… Et puis, il s’est levé d’un bond et il s’en est allé en pleurant….
[Texte : Armando Ribeiro]

Moi je n’ai pas de maman en quelque sorte et je n’ai jamais pu dire non plus « bonne fête maman »…ce texte fait écho en moi et parfois certains moments de la vie sont plus difficiles que d’autres, mon enfance est aussi une pièce manquante …mais heureusement il y d’autres fêtes…et l’écriture en est une…
Moi aussi, je suis émue. Très.
Merci Armando !
Un jour, il faudra que je dise, mais la mémoire est fermée à triple tour…
Poignant.
De tout coeur, Je t’embrasse Armando.
Et s’il avait tourné la tête, il aurait peut-être vu une maman impatiente qui chiffonnait le dessin pour le faire entrer dans son sac, en tirant la fillette par la main… parce qu’il n’est pas dit que celui ou celle qui a quelqu’un à qui offrir un dessin se verra couvert de tendresse et de mots doux pour autant…
Mais là c’est une autre histoire!
Tu m’as profondément émue.
Ton texte est très émouvant Armando et très profond ! L’enfance ne s’oublie pas.
Loin du factice d’une fête commerciale, l’amour d’une mère ou son impossibilité marque pour toujours.
Merci pour ce texte, Armando !!!
Pas dans le même contexte mais comme je comprends ce texte très fort
très beau texte, comme un jardin d’enfant … et bonne fête pour toutes les mamans, chez vous !
L’enfance est souvent une pierre dans notre jardin….C’est un texte particulièrement émouvant.