
Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
Lisbonne la réclame, et voilà l’héritage
Que tu lui laisseras!
Ces mots de Lamartine qu’on trouve dans ses Méditations ont été inspirés par la vie d’exilé du poète Francisco Manuel do Nascimento, aussi connu en tant que par Filinto Elisio ou Nicen.
Né à Lisbonne et fils de modestes pêcheurs, Francisco Manuel do Nascimento a été ordonné prêtre en 1754. Très influencé par l’illuminisme, il a été dénoncé à l’Inquisition par sa propre mère sous pression du confessionnal et par le père José de Leiva qui l’a accusé de « lectures et affirmations hérétiques interdites ».
L’ancien professeur de latin de Leonor de Almeida Portugal, de sang noble et poétesse portugaise, connue sous le nom de la marquise d’Alorna, et par certains comme la Madame Stael portugaise, a réussi à fuir aux mains de l’Inquisition, avec un sang-froid peu commun et avec l’aide d’amis français, déguisé en vendeur, afin de s’installer a Paris où il a vécu avec de grandes difficultés matérielles, ayant travaillé comme traducteur pour pouvoir subvenir à ses besoins. Parmi les œuvres qu’il a traduites, on pourrait citer Les Fables de La Fontaine, Les Martyrs de Chateaubriand ou encore les Lettres portugaises de Mariana Alcoforado.

Dans la capitale française, il s’est lié d’amitié avec Alphonse de Lamartine. Ses textes ont été publiés à Paris, avant sa mort, mais au Portugal, ses textes ne l’ont été que quelque vingt ans après sa mort.
Francisco Manuel do Nascimento avait une énorme admiration pour les textes de Rousseau, pour la Révolution française et pour George Washington. Son influence sur la littérature portugaise et notamment sur le préromantisme, sur des auteurs aussi importants qu’Almeida Garrett, est notoire.
Son corps a été transféré à Lisbonne en 1984, et il repose au Cimetière de Alto de São João.

Dans ses Méditations, Lamartine lui aurait dédié la XIVe méditation, La Gloire, À un poète exilé, en affirmant ceci : Elle me fut inspirée à Paris, en 1817, par les infortunes d’un pauvre poète portugais appelé Manuel. Après avoir été illustre dans son pays, chassé par les réactions politiques, il s’était réfugié à Paris, où il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours en enseignant sa langue. Il m’enseigna le portugais et m’apprenait à admirer Camões.

Généreux favoris des filles de Mémoire,
Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir:
L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire;
Mortels, il faut choisir.
Ton sort, ô Manoël, suivit la loi commune;
La muse t’enivra de précoces faveurs,
Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,
Et tu verses des pleurs!
Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaire
Le stérile repos dont son coeur est jaloux:
Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre
Mais la lyre est à nous.
Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
Où le juste avenir prépare à ton génie
Des honneurs immortels.
Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerre
S’élance, et, soutenant son vol audacieux,
Semble dire aux mortels: -Je suis né sur la terre,
Mais je vis dans les cieux.-
Oui, la gloire t’attend; mais arrête, et contemple
A quel prix on pénètre en ses parvis sacrés;
Vois: l’Infortune, assise à la porte du temple,
En garde les degrés.
Ici c’est un vieillard que l’ingrate Ionie
A vu de mers en mers promener ses malheurs:
Aveugle, il mendiait au prix de son génie
Un pain mouillé de pleurs.
Là le Tasse, brûlé d’une flamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
Quand il va recueillir la palme triomphale,
Descend au noir séjour.
Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre le sort ou contre les bourreaux:
On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes
Mesure plus de maux.
Impose donc silence aux plaintes de ta lyre:
Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l’écueil;
Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t’inspire
Un généreux orgueil!
Que t’importe, après tout, que cet ordre barbare
T’enchaîne loin des bords qui furent ton berceau?
Que t’importe en quels lieux le destin te prépare
Un glorieux tombeau?
Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras:
Lisbonne la réclame, et voilà l’héritage
Que tu lui laisseras!
Ceux qui l’ont méconnu pleureront le grand homme;
Athènes à des proscrits ouvre son Panthéon;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
Revendiquent son nom.
Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses suppliantes mains:
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
Et sa gloire aux Romains.


j’adore quand on sort les cadavres du placard, ça fait du bien à tout le monde

Ce poète là me plait bien quelqu’un qui est à la fois Pêcheur ET prêtre ….il peut ainsi se pardonner
Nascimento n’était pas destiné à mourir une deuxième fois en tombant dans l’oubli. Et la preuve en est cet hommage. Ce « vieillard que l’ingrate Ionie A vu de mers en mers promener ses malheurs » repose maintenant en paix et reçoit les hommages qu’il mérite.