Saudades, História de Menina e Moça

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À croire tous ceux qui, au long des siècles, se sont penchés sur ce qu’a pu être l’existence de celui que beaucoup s’attardent à considérer comme le père du bucolisme et de la sextine dans la littérature portugaise, tout ne saurait être qu’un inépuisable mystère. De sa naissance jusqu’à sa mort.

On estime la naissance de Bernardim Ribeiro aux alentours de 1482 probablement dans le petit village de Torrão, dans l’Alentejo, et sa mort, selon certains, aurait eu lieu en 1552, dans un asile de fous. Pour d’autres, elle serait arrivée avant un texte du poète Sá de Miranda écrit avant 1544 et dans lequel ce dernier s’adressait a « mon bon ami Ribeiro » comme si le poète était déjà décédé.

Puis, tout aussi mystérieux que sa naissance et sa mort serait sa vie puisque, selon certains érudits, on ne peut affirmer avec exactitude que le Bernardim Ribeiro qui a fréquenté l’Université de Lisbonne entre 1507 et 1511 est bien l’auteur du livre ou un homonyme, qui aurait vécu à la même époque.

Et cependant, malgré tout ce mystère autour de sa vie, on peut affirmer que son œuvre poétique se compose de cinq églogues, d’une sextine ainsi que de douze poèmes parus dans le Cancioneiro Geral (Chansonnier Général) de Garcia de Resende et d’Ao long de uma ribeira (Au long de la rivière), le seul texte portugais paru dans le Cancioneiro Castelhano (Chansonnier Castellan), ce en 1550 et puis de Menina et moça (que je traduirais librement par « Jeune fille et vierge »), cette œuvre majeure de la littérature portugaise qui a fait couler tellement d’encre depuis sa première publication en 1554, à Ferrera, par Abraão Usque, un Juif portugais en exil,  suivie par une autre, à Evora en 1557, par l’Espagnol André de Burgos et une troisième en 1559, à Cologne, par Arnold Birckmann.

Si l’édition de Cologne est identique à celle de Ferrara, en Italie, celle publiée à Evora a été augmentée d’une quarantaine de chapitres, que, selon certains, on ne pourrait pas attribuer à Bernardim Ribeiro, pour les raisons les plus diverses. Les uns s’attardent à dire que le style et la qualité d’écriture, moins fluides, sont nettement inférieurs, tandis que d’autres affirment que les textes manquent de cohérence narrative.

Toujours est-t-il que ce récit, raconté au féminin, d’une jeune fille triste et solitaire, dont les personnages déguisés dans des anagrammes, par exemple Binmarder pour Bernardim; Avalor pour Álvaro; Donanfer pour Fernando; etc. a fait naitre l’idée que Menina et moça serait l’histoire métamorphosée de Bernardim Ribeiro, suite à sa romance avec D. Beatrice, fille du roi D. Manuel, devenue princesse de Savoie après son mariage avec Charles III.

D’autres passionnés de l’analyse essaieront de faire, assis à la terrasse d’un vieux café à Lisbonne, la preuve que Bernardim Ribeiro était un nouveau chrétien qui voulait cacher ses origines juives, à cause de l’inquisition, ce qui justifierait à la fois la publication d’Abraão Usque d’une part tout en servant de plateforme pour soutenir que Menina et moça ne serait qu’une représentation ésotérique de la communauté juive en exil.

D’autres encore, comme Helder Macedo qui lui a consacré un livre intitulé La signification occulte de Menina et moça, considèrent que le livre de Bernardim Ribeiro est proche de Zohar, le livre de la splendeur, écrit par Moisés de Leão, à la fin du XIIIème siècle, très influent au sein des la communauté juive de la Péninsule Ibérique au XVème siècle.

J’avoue que, même si je reste les yeux écarquillés devant la multitude d’opinions, études et interprétations, je ne suis pas moins fasciné par le fait que le livre de Bernardim Ribeiro a incontestablement eu une influence, voire un enchantement, sur des écrivains majeurs tels que Almeida Garrett, Eça de Queiroz, Fernando Pessoa, José Saramago, Agustina Bessa-Luis ainsi que sur des générations d’érudits analystes, chercheurs et penseurs, tant au Portugal qu’au Brésil et en Europe, où plusieurs œuvres et articles lui ont été consacrés ainsi qu’une opéra créé au Grand Théâtre de Genève en 2005 par le compositeur Xavier Dayer, ce qui place indiscutablement Menina et moça comme une œuvre à part et incontournable de la littérature portugaise.

Connu aussi sous le titre de Saudade ou le Livre des nostalgies, ce livre qui commence par ces mots :  Jeune fille et vierge on m’amena très loin de la maison de ma mère… (traduction libre) et où l’auteur nous met en garde en précisant que ce récit ne se destine pas aux gens heureux a été traduit en français par Cécile Lombard aux éditions Phébus, sous le titre Mémoires d’une jeune fille triste et préfacé par Agustina Bessa-Luis, épuisé depuis belle lurette et que j’ai trouvé chez Price Minister.  Avis aux amateurs.

 

10 Responses to “Saudades, História de Menina e Moça”

  1. […] dont je vous ai parlé ici, Mémoires d’une jeune fille triste de Bernardim Ribeiro, dont Armando vous a entretenu il y a peu et dont je vous parlerai à mon tour puisqu’il fait partie de la pile tout à […]

  2. […] ainsi que le mystère entourant son auteur, Bernardim Ribeiro, vous a été raconté dans un billet remarquable d’Armando il y a quelque temps. Inutile donc que je le fasse à mon tour. Mais je me permettrai tout de même […]

  3. lusina dit :

    Super présentation, Armando :)
    Je rechercherai mon mémoire (sur l’auteur, le livre et la traduction) qui doit être quelque part en ligne. C’est mon préféré !

    Amicalement,

    Cécile

  4. chantal dit :

     » ce récit ne se destine pas aux gens heureux  »

    Comment être heureux les uns sans les autres ???

    Suite à ce billet où le mystère plane… ma curiosité est aiguisée aussi !
    PriceMinister a eu ma visite ! Merci, Armando

  5. Lali dit :

    Avec une telle présentation, je suis d’autant plus heureuse d’avoir emprunté ce livre à la bibliothèque samedi dernier.

    Je repasserai te donner mes impressions!!!

  6. BRAZEX dit :

    T’as raison JC un beau billet concernant la famille Ribeiro. Bravo pour le travail de recherche de tes ancêtres.. :o)

  7. JC dit :

    Dis-donc Ribeiro tu te fais de la pub ? 😉

  8. Denise dit :

    Ton documentaire est absolument intéressant et bien écrit. L’Histoire m’a toujours fascinée. Tes « Mercredis au Portugal » sont passionnants.

    Dans ton billet, tu fais référence au Grand-Théâtre de Genève. C’est vrai, il est beau, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Je me souviens très bien qu’en 1951, une partie du Grand-Théâtre a brûlé. Avec mes parents, nous n’habitions pas très loin et nous sommes montés sur le toi plat de notre maison. Ce fut un incendie gigantesque.

    Merci Armando pour ce beau billet.

  9. Claire-Lise dit :

    Il y a beaucoup de mystère autour de la vie de cet homme mais c’est souvent le cas dans ces périodes anciennes.
    Après avoir lu ton article très bien documenté, j’ai envie, comme Dominique, de partir à la recherche de ce livre qui semble avoir fasciné des générations d’auteurs, d’artistes et de chercheurs.

  10. Dominique dit :

    Après un billet comme ça comment faire autrement que partir à la chasse au livre ?
    C’est intéressant la propension des auteurs portugais à « emprunter » des identités multiples