Ibn Ammâr, poète et gouverneur de Silves

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Comme pourrais-je parler de toi, Silves,
sans verser une larme
comme si j’étais un fiancé  attendri
ou de toi, Séville,
sans un soupir d’anxiété?

Como falar de ti, Silves,
sem que uma lágrima me caia
como a do enamorado enternecido,
ou de ti Sevilha,
sem un suspiro de ansiedade?

Certains récits prétendent qu’Ibn Ammâr est né à São Brás d’Alportel, d’autres dans la petite ville d’Estombar, mais tous s’accordent pour dire que c’était dans les environs de Silves (Silb, lorsqu’elle était musulmane), en 1031.

Né au sein d’une famille très pauvre, le jeune Ibn Ammâr a fait preuve assez tôt d’une rare intelligence et d’une grande expression artistique.

Aventurier et vagabond, il part, après avoir mémorisé l’Alcoran à la petite école de son village, vers Cordoba, la capitale intellectuelle de l’al-Andalous où il étudie le droit, la grammaire et la langue arabe, bien que sa passion soit devenue la poésie, une branche littéraire très appréciée à cette époque par la jeunesse urbaine qui faisait des vers pour le simple plaisir de la langue.

C’est ainsi que pour combler sa pauvreté, Ibn Ammâr voyageait dans les terres de l’al-Andalous en quête d’un mécène.

En 1053, le destin le conduit à la cour d’al-Mutadid Ibn Abbad qui, conquis par ses éloges panégyriques, n’a pas hésité à le récompenser grassement et à lui réserver une place de choix à la cour. C’est alors qu’il se lie d’amitié avec le prince al-Mu’tamid qui l’a accompagné en 1063 à Silves, où les deux amis se sont laissés séduire par des nuits arrosées d’alcool et de musique, et par de belles dames, au Palácio das Varandas (palais des Balcons), aujourd’hui disparu.

Son père, al-Mutadid Ibn Abbad voyant la mauvaise influence que le poète avait sur le prince héritier, l’exclut du royaume de Séville, mais devenu roi de Séville en 1069, après la mort de son père, al-Mu’tamid nomme aussitôt son ami Ibn Ammâr gouverneur de Silves et lui offre ces vers (extrait de L’Espagne et la Sicile musulmanes, aux XIe et XIIe siècles, Pierre Guichard) avant son départ :

2. Salue le palais d’al-Saadjib et demande-lui s’il est toujours aussi beau
3. C’était la demeure des lions et des blanches beautés.  Admirable repaire! Admirable demeure pour les femmes!
4. Que des nuits ai-je passées là, auprès d’une jeune beauté aux larges hanches, à la mince ceinture.
5. Que des doigts des jeunes filles blanches ou brunes ont fait à mon cœur ce que font les blanches épées et les lances brunes.
6. Que des nuits ai-je passées au barrage (sud) de la rivière avec une femme dont le bracelet semblait la courbure de la pleine lune!
7. Elle passait la nuit à me verser le vin enivrant de ses regards et, à ses moments, celui de sa coupe ou celui de sa bouche.
8. Puis, quand sur sa guitare elle jouait un air guerrier, je croyais entendre le cliquetis des épées et me sentais saisi d’une ardeur martiale.
9. Elle enleva sa robe pour faire apparaitre un rameau de saule délicat et flexible. Qu’il était beau le bouton qui s’ouvrait pour laisser apparaître la fleur!

Cependant, et même si c’est à la tête d’un grand cortège qu’il rentre dans la ville,  Ibn Ammâr ne conservera pas longtemps le poste de gouverneur de Silves, tellement il a hâte de retourner à la vie de bohème, auprès de son ami, le roi de Séville.

On raconte qu’Ibn Ammâr était un jouer d’échecs hoirs pair et sans nul autre pareil à son époque et que c’est après avoir battu Afonso VI de Castille qu’il aurait convaincu le souverain d’abandonner la ville de Séville.

Aussi valeureux guerrier qu’excellent poète, Ibn Ammâr conquit en 1708 la ville de Murcia mais, au lieu de retourner auprès de son ami le roi pour célébrer sa victoire, il s’est autoproclamé indépendant decevant par la même occasion, son ami de longue date, al-Mu’tamid, roi de Séville.

Puis, trahi à son tour par ses compagnons,  il s’est vu expulser de Múrcia et a fini par trouver refuge à Saragosse avant d’échouer dans une prison du château de Segura puis d’être conduit devant celui qui lui avait auparavant offert son amitié, le roi al-Mu’tamid devant lequel Ibn Ammâr aurait chanté des éloges panégyriques et des vers émouvants qui pourtant n’ont pas été suffisants pour lui sauver la vie, puisque le roi s’est fait justice de ses propres mains.

11 Responses to “Ibn Ammâr, poète et gouverneur de Silves”

  1. BENAMMAR nedjib dit :

    Un Benammar de souche vivant en Savoie, je connais ma généalogie et ma culture sultanesque. J’espère voir un grand film des 8 siècles andalous passés par nos ancêtres andalous à l’origine d’une culture titanesque

  2. Dominique dit :

    Noyée dans le boulot (tout le monde n’est pas en vacances !) j’arrive avec du retard et je vais allée tout de suite me balader dans cette période de l’histoire ibérique que j’adore

  3. BRAZEX dit :

    Magnifique leçon de l’histoire commune du Portugal, Espagne et de la culture arabe dans ces deux pays. Silves est une très jolie petite ville ou on sent encore a chaque coin de rue l’art de vivre.

  4. Claire-Lise dit :

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt cet article sur la vie d’Ibn Ammâr que je ne connaissais pas. Et j’ai par la même occasion découvert l’existence de Silves qui fut un centre artistique important au Moyen-Age sous l’influence des arabes notamment.
    Beau voyage dans le temps !

  5. nina dit :

    très beau et très interessant ce reportage Armando , je ne connais de l’Algarve que la mer et les beaux paysages, merci !

  6. JC dit :

    Si j’ai bien compris aucun doute
    sur le fait que tout ce monde-là était « al al ! »

  7. Servanne dit :

    Passionnant … !

    et quelle poésie, la poésie de langue arabe me touche beaucoup …
    On voyage avec ton billet, merci Armando !

  8. Lali dit :

    Une fois de plus, un mercredi au Portugal qui nous ouvre des horizons, une page d’Histoire remarquable…
    Voilà pourquoi Dominique et quelques autres aiment tant tes mercredis!

  9. valdelia dit :

    Passionnant et superbement illustré !

    Merci de ce très beau billet.
    V.

  10. ovar dit :

    ses mots sont d’une belle sensualité!ça réchauffe le ciel gris de ce mercredi à Nantes.

  11. Un beau reportage qui nous montre la richesse des influences culturelles qui marquent autant l’architecture que la littérature d’un pays. Et le Portugal n’a pas échappé à cette règle. Magnifique.