
C’est lors de la séance du 3 juillet 1863 qu’Ayres de Gouveia propose la suppression, dans le budget de l’état, du métier de bourreau. La proposition est bien accueillie et sous l’impulsion du ministre de la Justice, António César Barjona de Freitas, le décret abolissant la peine de mort pour tous les crimes, à l’exception des crimes militaires, a été signé par le roi D. Luis, en 1867, avant son départ pour l’Exposition Universelle, à Paris.

Barjona de Freitas
Ceci a placé le Portugal, après la République romaine proclamée par Garibaldi et San Marino, dans le groupe des pays pionniers des droits de l’homme, d’autant plus qu’il faut savoir que le Portugal avait renoncé à son application avant même son abolition.
Ce geste a été d’une telle importance que Victor Hugo adressa une lettre à Eduardo Coelho, alors directeur du journal Diário de Notícias, que ce dernier publia le 10 juillet 1867 (et dont je vous fais une traduction libre) :
Ainsi donc, la peine de mort a été abolie au Portugal, petit peuple à la grande histoire. Je m’engage sur l’honneur qui m’incombe de cette ilustre victoire! Humble ouvrier du progès, chaque nouveau pas fait battre mon coeur. Et celui-ci est sublime. Abolir la mort légalement, laissant à la mort divine tout son mystère, est un auguste progès entre tous. Je félicite votre parlement, vos penseurs, vos écrivains et vos philosophes! Je félicite votre pays. Le Portugal montre l’exemple à l’Europe. Profitez d’avance de cette immense gloire. L’Europe finira par suivre le Portugal. Mort à la mort. Guerre à la guerre. Haine à la haine. Vive la vie! La liberté est une ville immense dans laquelle nous sommes tous des citoyens. Je vous serre la main comme un compatriote de l’humanité.
Victor Hugo

Il est à noter également un échange de correspondance entre Victor Hugo et le typographe et journaliste Pedro Brito de Aranha.

Pedro Brito de Almeida
À M. VICTOR HUGO
Lisbonne, le 27 juin 1867
On vient de remporter un grand triomphe ! Encore mieux; la civilisation a fait un pas de géant, le progrès s’est acquis un solide fondement de plus! La lumière a rayonné plus vive. Et les ténèbres ont reculé.
L’humanité compte une victoire immense. Les nations rendront successivement hommage à la vérité; et les peuples apprendront à bien connaître leurs vrais amis, les vrais amis de l’humanité.
Maître ! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu’il faut défendre un grand principe, mettre en lumière une grande idée, exalter les plus nobles actions ; votre voix qui ne se fatigue jamais de plaider la cause de l’opprimé contre l’oppresseur, du faible contre le fort ; votre voix, qu’on écoute avec respect de l’Orient à l’Occident, et dont l’écho parvient jusqu’aux endroits les plus reculés de l’univers; votre voix qui, tant de fois, se détacha forte, vigoureuse, terrible, comme celle d’un prophète géant de l’humanité, est arrivée jusqu’ici, a été comprise ici, a parlé aux coeurs, a été traduite en un grand fait ici… dans ce recoin, quoique béni, presque invisible dans l’Europe, microscopique dans le monde ; dans cette terre de l’extrême Occident, si célèbre jadis, qui sut inscrire des pages brillantes et ineffaçables dans l’histoire des nations, qui a ouvert les ports de l’Inde au commerce du monde, qui a dévoilé des contrées inconnues, dont les hauts faits sont aujourd’hui presque oubliés et comme effacés par les modernes conquêtes de la civilisation, dans cette petite contrée enfin qu’on appelle le Portugal!
Pourquoi les petits et les humbles ne se lèveraient-ils pas, quand le dix-neuvième siècle est déjà si près de son terme, pour crier aux grands et aux puissants : L’humanité est gémissante, régénérons-la; l’humanité se remue, calmons-la; l’humanité va tomber dans l’abîme, sauvons-la?
Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin de la perfection? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu’ils sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir?
Le Portugal est une contrée petite, sans doute ; mais l’arbre de la liberté s’y est déjà vigoureusement épanoui; le Portugal est une contrée petite, sans doute, mais on n’y rencontre plus un seul esclave; le Portugal est une contrée petite, c’est vrai; mais, c’est vous qui l’avez dit, c’est une grande nation.
Maître! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l’annonce. Les deux chambres du parlement ont voté dernièrement l’abolition de la peine de mort.
Cette abolition, qui depuis plusieurs années existait de fait, est aujourd’hui de droit. C’est déjà une loi. Et c’est une grande loi dans une nation petite. Noble exemple! Sainte leçon!
Recevez l’embrassement respectueux de votre dévoué ami et très humble disciple,
Pedro DE BRITO ARANHA.

À M. PEDRO DE BRITO ARANHA
Hauteville-House, 15 juillet 1867
Votre noble lettre me fait battre le coeur.
Je savais la grande nouvelle; il m’est doux d’en recevoir par vous l’écho sympathique.
Non, il n’y a pas de petits peuples.
Il y a de petits hommes, hélas!
Et quelquefois ce sont ceux qui mènent les grands peuples.
Les peuples qui ont des despotes ressemblent à des lions qui auraient des muselières.
J’aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc il est grand.
Le Portugal vient d’abolir la peine de mort.
Accomplir ce progrès, c’est faire le grand pas de la civilisation.
Dès aujourd’hui le Portugal est à la tête de l’Europe.
Vous n’avez pas cessé d’être, vous Portugais, des navigateurs intrépides. Vous allez en avant, autrefois dans l’océan, aujourd’hui dans la vérité. Proclamer des principes, c’est plus beau encore que de découvrir des mondes.
Je crie : Gloire au Portugal, et à vous : Bonheur!
Je presse votre cordiale main.
V. H.


Je dirais plutôt petit pays grand peuple! Et parfois avec des grands hommes!
Un grand moment de l’Histoire ; merci pour ce partage !
Beau billet, très enrichissant ! Ah ! Victor Hugo, un grand homme de notre littérature !
Merci, Armando. très sensible à ce thème de la peine de mort
On peut, je crois, considérer que le Portugal a été, en ce qui concerne la peine de mort, un pays avant-gardiste…
En 1867, le Canada devenait un pays, alors de là à penser à légiférer sur l’abolition de la peine de mort, ça a pris 109 ans…
encore une belle page de l’histoire
C’est un reportage très intéressant Armando et tes mercredis au Portugal sont toujours attendus avec impatience.
Merci pour tout!
Mais » Lui » quel grand homme..i
Il a marqué son passage chez nous grâce à Adèle…
C’est le 16 juillet 1821 que Victor Hugo prend la route de Bretagne à pied, depuis Paris jusqu’à Dreux pour retrouver celle qu’il aime: Adèle Foucher. Victor Hugo a alors 19 ans.
Victor Hugo et Adèle Foucher sont épris l’un de l’autre et s’avouent leur amour le 26 avril 1819, mais à la suite d’une brouille entre leurs familles, ils doivent cesser de se voir. Malgré cette interdiction, ils s’écrivent en secret et s’échangent plus de 150 lettres durant trois ans. Cette correspondance cessera en octobre 1822, époque de leur mariage….
Amitiés Armando