
Antónia Rodrigues est née au printemps 1580 dans une famille nombreuse et pauvre d’Aveiro. Son père, Simão Mareares, avait fait partie de l’expédition vers Terre-Neuve et de retour, malade, vivait de la faune maritime. Sa mère, Leonor, servait comme femme de ménage. La famille était nombreuse et la nourriture rare.
Espiègle, Antónia se berçait de ces histoires d’aventuriers partis en mer chercher de quoi nourrir leur famille. Ils revenaient de ces grands voyages malades le plus souvent, sans moyens de se soigner. Comme son père.

Très jeune, elle a été confiée à une grande sœur qui était mariée et vivait à Lisbonne. C’était une bouche de moins à nourrir pour ses parents et une servante à bas prix pour sa sœur.
Insoumise et détestant les travaux ménagers, Antónia non seulement se faisait-elle gronder constamment par sa sœur, mais aussi frapper par son beau-frère. Les conflits étaient de plus en plus virulents et Antónia ne cédait rien de son tempérament rebelle.
Elle aimait se rendre au port de Lisbonne et écouter les histoires de ceux qui partaient sur les bateaux qui transportaient la farine et le riz au nord de l’Afrique, là où le Portugal entretenait un commerce florissant. Puis, elle avait souvent du mal à s’endormir, rêvant à tous ces voyages et regrettant de ne pas être née homme, pour pouvoir elle aussi s’aventurer sur les mers et découvrir de nouveaux horizons.

Ce matin-là annonçait sur Lisbonne une journée sereine et ensoleillée, égale à tant d’autres journées sans histoire. Antónia avait croisé de jeunes marins qui parlaient d’un bateau qui s’en allait vers Mazghan (El Jadida) avec un chargement de farine. Elle les avait suivis de loin. Jusqu’au bateau qui se trouvait quai d’Alfama. Tout le restant de la journée, Antónia n’avait pas réussi à oublier ce bateau. Son cœur s’accélérait chaque fois qu’elle y pensait. Les cris et les injures de sa sœur la laissaient sans réaction. Son esprit était ailleurs. Sa tête ne faisait qu’imaginer des voyages au delà de mers qu’elle n’avait jamais traversées. Elle s’est couchée dès la tombée de la nuit après une pauvre soupe, prétextant qu’elle ne se sentait pas bien.
Antónia s’est levée aux premières lueurs de l’aube et s’en est allée avec quelques pièces qu’elle avait réussi à cacher chez les commerçants du marché aux puces et s’est acheté de vieux vêtements de garçon. Un peu trop grands pour elle. Puis, elle est allée se cacher pour changer de vêtements et couper courts ses cheveux. Comme un garçon. Puis, la voilà, manches retroussés et bordure de pantalon roulé, avec une corde à la taille en guise de ceinture, transformé et pareil à tant de garçons qui traînent dans les rues de Lisbonne en train de chercher quelque boulot pour se nourrir.

Avec cran, elle s’est présentée au capitaine du bateau et lui a offert ses services. L’homme, un peu rustre, n’a pu que refuser les services de cet imberbe, qui n’avait ni expérience maritime, ni documents porteurs d’une recommandation. Il fallait plus que cela pour décourager le marin improvisé qui disait se nommer António. Très vif et intelligent, António a argumenté auprès du capitaine en mentionnant son infortune , le fait qu’il soit orphelin de père et mère, ses incessantes bagarres dans la rue, tout en insistant sur le fait que tout ce qu’il voulait c’était un travail en échange de quoi se nourrir sans devoir se battre chaque jour.
C’est ainsi qu’António se trouve engagé comme équipier sur une bateau de marchandises en route vers le nord de l’Afrique.
Lors du voyage, António, toujours disponible, travailleur et courageux, s’est fait apprécier de ses supérieurs et notamment du capitaine qui le traitait comme un fils sans jamais se douter de son véritable sexe.

António a laissé échapper une larme à l’approche de la grande ville marocaine. Les couleurs du Portugal dansaient fièrement dans le vent frais du port. À terre, il s’est adressé au gouverneur militaire afin de lui offrir ses services comme soldat. Le gouverneur, fasciné et intrigué par la beauté fine et l’élégance du jeune homme, a été convaincu par les recommandations du capitaine qui vantait le courage et la discipline de son jeune marin.
Les Portugais s’épuisaient à combattre les Maures qui, durant la nuit, venaient détruire les champs agricoles ainsi que s’attaquer à eux dans le but de reconquérir la ville aux Portugais.
António était devenu un valeureux et habile soldat expert dans le maniement des armes. Un soir il a pris le commandement d’un groupe d’hommes et grâce à sa ruse les Maures ont dû battre en retraite, ce qui a valu à António les éloges de ses collègues soldats.

Le gouverneur conquis par un si vaillant soldat l’a promu au rang très noble de chevalier. Et c’est ainsi qu’António s’est vu ouvrir les portes de la bonne société de l’époque où des jeunes filles de bonne famille et à marier se laissaient conquérir par les faits héroïques des nobles et bienvaillants chevaliers de la couronne.
António avait toujours su déjouer tous les pièges du cœur. Intelligent, possédant une excellente mémoire a laquelle il avait ajouté quelques bonnes bases culturelles, lui venant de la lecture, activité qu’il privilégiait durant ses heures de pause, il savait esquiver toute tentative venant du cœur le plus entreprenant, ce qui n’empêchait pas que les demoiselles soupirent pour ce chevalier si distingué aux bonnes manières.



Voilà que la fille de Diogo de Mendonça, l’un des plus importants notables de la ville, tombe éperdument amoureuse d’António, au point d’être gravement malade. Craignant pour la vie de sa fille, Diogo de Mendonça s’est entretenu avec le gouverneur en demandant à ce dernier de conseiller au vaillant chevalier l’intéressant et prestigieux mariage.
Le gouverneur demande donc à s’entretenir avec António Rodrigues et est resté perplexe face au long silence du courageux soldat qui ne se dérobait jamais devant le plus aguerri des ennemis et qui, face à une proposition de mariage, tremblait et rougissait comme une fille. Encore plus perplexe est-il resté quand il s’est aperçu que le silence a été suivi de quelques larmes. Paternellement inquiet, le gouverneur a exigé quelques explications permettant d’expliquer un aussi grand malaise.

C’est alors qu’António s’est décidé de tout raconter, depuis ses humbles origines de fille d’un pauvre marin, où ces ancêtres n’étaient que de misérables pêcheurs jusqu’à sa fuite, jusqu’aux raisons pour lesquelles elle avait agi de la sorte, c’est-à-dire afin de ne pas être contrainte à une misère égale à celle qu’avaient connu ses ancêtres. Devenue enfin Antónia, elle a imploré la clémence et l’indulgence du gouverneur, puisqu’elle connaissait le châtiment auquel elle s’exposait.
Le gouverneur qui l’estimait pour son courage et sa fierté a fait courir la nouvelle concernant le sexe du valeureux chevalier aussi rapidement que cela lui a été possible et, c’est habillé avec l’élégance d’une jeune fille qu’Antónia a été saluée par tous ses compagnons d’arme, fiers d’avoir combattu à ses côtés, ainsi que par les gens du peuple de Mazghan (El Jadida) qui la chérissaient.
Ayant épousé un jeune officier, elle est rentrée, à 35 ans, avec son époux et une fille, à Lisbonne où elle a été reçue à la cour par le roi Filipe II du Portugal (qui régnait aussi sur l’Espagne sous le nom Filipe III d’Espagne) qui lui a fait part de son admiration et lui a accordé une rente jusqu’à la fin de ses jours.

On ne sait pas avec certitude où Antónia Rodrigues (aussi connu sous le nom d’Antónia d’Aveiro) est décédée. Certains prétendent qu’elle serait décédée à la cour de Madrid. On a également perdu la trace de sa descendance.Toujours est-il qu’elle restera une des héroïnes méconnues et ignorées de l’histoire du Portugal. Une de ces vraies héroïnes qui bercent vos rêves d’enfant.



Ah! cette façon que tu as de raconter et de nous plonger dans l’histoire!
On lit ça en quelques minutes, que dis-je on dévore ça en quelques minutes, alors qu’on oublie parfois qu’il y a derrière un billet des heures et des heures de travail.
Merci de te donner tout ce mal pour notre plaisir de te lire!
Il existe si peu de ces belles histoires vécues dans notre grand livre d’Histoire. C’est émouvant. Et il faut impérativement relire et relire cette extraordinaire tranche de vie qui fait honneur au Portugal 😉
Pierre R. Chantelois
Montréal (Québec)
les femmes sont pleines de ressources pour leur survie!
c’est vrai que tu es un vrai conteur.
biz
L’histoire du Portugal regorge de femmes qui a moment ou l’autre on fait la différence…Bravo les femmes!
Comme quoi les rêves les plus fous peuvent se réaliser ! La témérité de cette jeune fille lui aura permise de gagner cette liberté qui n’a pas de prix !
Armando, je t’aurais bien vu comme conteur dans les veillées d’antan autour de la cheminée. C’est tellement passionnant que je m’en vais relire…
Merci Armando pour cette belle histoire de vie !
Une histoire extraordinaire et passionnante, elle réveille ma fibre féministe
Comment ce fait il qu’aucun romancier ne se soit emparé de cette histoire, il y a tous les ingrédients du roman pour un walter Scott, un Dumas…
C’est une merveilleuse histoire que je viens de lire ! Antonia « le garçon manqué »…comme quoi, la jeune fille, avec beaucoup de volonté, a bien su mener sa barque !
Merci Armando pour ce superbe mercredi !
Bises
C’est Victor et Victoria avant l’heure lol
Heureusement que dans Le Bleu il y a quelqu’un pour nous offrir ces personnages fabuleux, plein de bravoure.
Quelle histoire !
La plaque de rue est belle . J’en a vu de semblables à Frigiliana … comment s’apelle les azulejos au Portugal ?
Merci Armando pour le voyage du mercredi
Bisous 😉
Quelle histoire fabuleuse, digne de ses romans de chevalier que j’affectionnais quand j’étais plus jeune. Je me suis laissée emportée et bercée par le récit. Merci Armando.
Passionnant Armando, je me suis régalée à lire cette historia que je ne connaissais pas, ta façon de raconter Antonia, Antonio, Antonia …
et je la relirai tant elle m’a plu !
Bon mercredi, alors tu nous donnes pas des cours de portuguais ?
C’est une très belle histoire que celle d’Antonia, Dubleudansmesnuages.
canelle