« …
Nous commençâmes a descendre vers la rive. Le long manteau militaire de Véra était détrempé, presque noir. De loin, sur ce talus eux herbes brunes et couchées, on aurait pu la prendre pour une infirmière, pendant la guerre, se dirigeant vers un champ cou vert de blessés et de morts. Dans le regard des autres… À présent, je voyais tout simplement une femme qui marchait à mes côtés, le visage inondé de pluie, intensément vivant dans ce jour d’automne terne, évitant de poser le pied sur les dernières bottes de fleures et qui, en arrivant sur la rive, s’inclina, ramassa quelque chose sur le sable et me tendit : « Vous l’avez perdu, la dernière fois ». C’était le crayon avec lequel je notais dans mon carnet des formules telles que « sati carbonisée sur le bûcher de la fidélité », « la vie massacrée par un serment enfantin »…
Dans la barque, elle prit une rame, me laissant la seconde. La pluie tombait plus soutenue, amortissait les rafales. On ne voyait ni les isbas de Mirnoïe ni même les saules de la berge opposée. Nos mouvements se rythmèrent rapidement. Chacun sentait l’effort de l’autre comme une réponse au sien, à la moindre tension des muscles près. Nos épaules se touchaient mais la vraie proximité était ce lent mouvement cadencé, le soin que nous prenions de nous attendre l’un l’autre, de revenir à l’unisson des forces après un coup de rame trop appuyé ou une glissade de la pale sur la crête d’une vague.
… »
Andreï Makine
La femme qui attendait
Éditions du Seuil

Très beau livre.
Très bel extrait.
Ça me redonne le goût de Makine.
Merci.