Instants de lecture

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« … 

Je ne pensais à rien. Le temps coulait dans la grâce. C’est à ce moment-là qu’un clochard s’approcha.

Il vint s’asseoir face à nous, juste à côté d’une poubelle, sur le parapet qui surplombe la crique. Il ne nous quittait pas des yeux. La petite s’était arrêtée de manger. Florbella s’était tue. L’homme s’était penché sur la poubelle et, tout en gardant un oeil sur nous, s’était mis à la fouiller. Il en extirpa une espèce de croûton immonde qu’il ouvrit de ses doigts sales, et y glissa des détritus que les garçons avaient jetés en débarrassant les tables. Méticuleusement, toujours en nous fixant, il ramenait dans le croûton ce qui en débordait, fouillait encore la poubelle pour en sortir ce qui aurait pu être de la salade et l’enfourna dans le pain. Puis il porta ce sandwiche infâme à la bouche. Il eut d’abord une espèce de rictus agressif laissant apparaître ses chicots, puis il mordit dans le pain, vorace. La petite était fascinée par ce qu’elle voyait.

– J’aimerais qu’on parte, dit Florbella qui avait repoussé son assiette.

– Le paysage est magnifique, je dis. Ne nous laissons pas troubler…

– Tu ne sais rien de la misère, toi!

– Les misérables t’infligeront toujours leur misère. Il faut en sortir. S’efforcer de voir ce qui est beau.

Elle eut un regard douloureux qui se troubla. La petite, instinctivement s’était rapprochée d’elle comme pour la protéger et me fixait maintenant en ennemi. Florbella se leva et emmena l’enfant. J’appelai le garçon. Le clochard, qui n’avait rien perdu de la scène, les yeux fichés sur moi, secoua la tête avec un sarcasme terrible.

Florbella se tenait plus loin, la petite serrée contre elle et lui caressait les cheveux. Le charme qu’elle avait installé, dans lequel elle avait voulu m’entraîner était rompu. C’était à elle, maintenant, d’être renvoyée à son histoire. Mais qu’en pouvions-nous ? Et que faire d’autre qu’obéir toujours à ce qui nous entraîne malgré nous.

– Ne restons pas là. C’est une belle journée. Elle nous appartient, je dis comme on peut dire quand on ne trouve pas les mots justes.

Elles, ne bougeaient pas, repliées qu’elles étaient sur elles-mêmes. Il avait suffi d’un clochard pour que tout bascule. Ou pour que la vie reprenne l’ordre de son cours. On n’échappe pas à soi-même.

… »

Serge Heughebaert
Contemporains – L’Age d’Homme

À propos de dubleudansmesnuages

Je laisserai vagabonder mon esprit nomade, sur le fil d'or de mes silences, pour vous parler des ces choses qui me maintiennent en équilibre. Je vous parlerai aussi des musiques que j'aime. Elles se promènent du Fado d'Amália, de Dulce Pontes, de Cristina Branco, de Mariza, jusqu'aux voix frissonantes de Diana Krall, de Stacey Kent, de Chiara Civello, de Karrin Allyson, de Stina Nordenstam, de Robin McKelle, de Sophie Milman, d'Emilie-Claire Barlow, et d'encore plein d'autres … Aznavour, Brel, Duteil, Art Mengo, Berliner, Cabrel, Balavoine, Julien Clerc, Fugain, Le Forestier, Goldman, Lama, Rapsat, Vassiliu, Daniel Seff, Peyrac et tous ceux que m’on fait aimer la chanson française. Je me perdrai certains soirs dans le paradis de la musique brésilienne : Eliane Elias, Astrud Gilbert, Gal Costa, Elis Regina, Bia, Bebel Gilberto, Maria Creuza, Nara Leão, Jobim, Vinicius, Buarque, Toquinho, Djavan … Il y aura des moments où je vous parlerai d'une des chansons de ceux que j'affectionne. Donovan, Leonard Cohen, The Doors, Tracy Chapman, The Scorpions, Dylan, Lennon ou McCartney (avec ou sans les Beatles), ou de voix d'or comme Sarah Brightman, Ana Torroja, ou Teresa Salgueiro. Puis, parfois, je me promènerai sans but précis entre Piazzolla et Lluis Llach, de Mayte Martin à Gigliolla Cinquetti ou Paolo Conte, de Chavella Vargas à Souad Massi en passant par Gabriel Yacoub. Parce que la musique n’a aucune frontière. La musique ne connait que des sensibilités. Des sonorités. Des larmes ou des sourires. Je vous déposerai ici l'une ou l'autre de mes photos. Les moins ratées. Je vous laisserai un peu de poésie. Des poètes portugais. Que j'aime. Infiniment. Et puis tous les autres dont les textes me touchent. Je ne vous parlerai que des gens que j’aime. Et puis un peu de moi. Si peu. Et puis, si j'ai le temps. Seulement si j'ai le temps, je vous parlerai d'autres choses. Plus intimes.
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3 réponses à Instants de lecture

  1. serge heughebaert dit :

    merci d’avoir présenté mon bouquin et l’extrait choisi qui m’a étonné. Je ne connais rien aux blogs et j’ai vu le votre par une amie. C’est très sympa. Merci encore.
    Serge Heughebaert

  2. Lali dit :

    Le titre du livre était tentant, l’extrait est convaincant!

  3. Denise dit :

    Très beau texte ! Merci.

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