Archive pour la catégorie ‘MOTS - D'AUTRES MOTS...’

Histoire de libraire…

Vendredi 23 avril 2010

Pour ce jour dédié à la lecture, il me vient l’envie de vous raconter une petite histoire qui s’est passée il y a un peu plus d’une semaine dans une librairie de Bruxelles.

Le monsieur d’âge mûr, qu’on appellera Jonathan, entre en fin d’après midi dans la petite et sympathique librairie d’une rue étroite qui mène à la place Saint-Lambert. La libraire, souriante :

- Bonjour Monsieur, puis-je vous aider?
- Merci, c’est gentil, mais je vais juste faire un tour.
- D’accord monsieur, mais si je peux faire quelque chose…
- Merci. Je fais juste un tour…
Un merci un zeste agacé d’ailleurs, qui n’a pas été suffisant pour faire perdre son joli sourire à la libraire.

Faut dire que Jonathan est un « régulier ». C’est dans cette petite librairie et pas ailleurs qu’il commande toujours ses livres, chaque fois qu’il doit le faire. Alors il n’est pas improbable que la libraire se soit un peu habitué à lui, avec son air un peu absent et rêveur, qui cherche toujours Dieu sait quoi mais qui repart chaque fois avec quelque chose à se mettre entre les yeux.

La libraire l’observe de temps à autre, l’air amusé. Depuis un moment déjà que Jonathan est devant le rayon du fond, la tête penchée vers la gauche.
Il a déjà fait deux fois le tour des livres exposés sur les tables, où il s’est intéressé aux quatrièmes de couverture et au moins une fois le tour complet des livres rangés sur les étagères.

Là, il entame un nouveau voyage. Plus minutieux encore que le précédent.

Il lève quelquefois la tête et regarde autour comme pour s’assurer de n’avoir rien laissé échapper.

Alors que son deuxième tour de rayonnage se termine, il lève les yeux et son regard croise le sourire de la jolie libraire :

- Je ne peux toujours pas vous aider, monsieur?
- Ben… peut-être… sûrement… comment vous dire… On m’a parlé d’un livre formidable mais vraiment le titre… j’ai un blanc…
- Vous avez peut-être une piste. Le nom de l’auteur… quelque chose…
- Vous allez me trouver ridicule, mais la seule chose dont je me souvienne est que dans le titre il était question de pommes de terre…
- Ah je vois… Ce ne serait pas Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, par hasard?
- C’est ça!!!… Oh c’est magnifique… mais comment faites–vous?…
- C’est simple, voyez-vous : j’adore les patates!… lui a répondu la libraire, toujours souriante.

Un matin d’avril…

Vendredi 24 avril 2009

 

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Les yeux dans le rétroviseur, la voix du chauffeur de taxi a coupé le silence comme un couteau abruptement aiguisé :

- Vous êtes avocate, c’est ça… hein?…

La jeune femme a levé les yeux et lui a offert un sourire de convenance en guise de réponse. Puis elle a de nouveau tourné son regard vers l’extérieur. Un attroupement sympathique et enthousiaste scandait des slogans révolutionnaires et anarchistes.

- J’étais certain… a repris le chauffeur de taxi. Le métier, vous savez. Je ne me trompe jamais. Il me suffit d’un coup d’œil et je sais à qui j’ai affaire… Les gens, je leur ‘tire le portrait’ en moins de temps qu’il faut pour le dire. Depuis plus de vingt ans que je fais ça. Et puis, jamais d’accident. Lisbonne, je connais comme ma poche…

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La jeune femme a de nouveau arboré un sourire sans mots. À croire que les petites vantardises du vieux chauffeur de taxi l’amusaient un peu. Sans plus.

- Je ne veux pas être indiscret, mais vous allez faire quoi à la prison? Vous n’allez tout de même pas prendre la défense d’un de ces fils de putes de fascistes, qu’on a enfermés là-dedans. Qu’ils crèvent tous ces salauds. Ils nous en ont fait baver, qu’ils payent maintenant. 

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La jeune femme a regardé en silence la chevelure blanchie par les années, aussi mal coupée que la moustache du vieux monsieur. Une cigarette coincée sur l’oreille à la manière d’un ouvrier en bâtiment et un cure-dents au coin de la bouche. La chemise à carreaux et les manches remontées, puis elle a tourné ses yeux vers l’extérieur.

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Les rues défilaient et avec elles un cortège d’affiches et de peintures murales aux couleurs des divers partis politiques et quelques regards souriants. Les gens se saluaient joyeusement et chaleureusement. Des cris “Vive le 25 avril” aux couleurs vives des œillets rouges s’accrochaient à son regard. Ce qui n’a pas empêché une larme de couler, silencieuse, lui brûlant les joues avant de mourir au coin de ses lèvres.

- Je suis désolé. Je vous ai fait pleurer.

Le chauffeur de taxi les yeux collés au rétroviseur, avait l’air hébété. Les regrets des mots dits semblaient lui rouiller la voix et assombrir ses yeux vifs …

 

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La voiture arrêtée au feu rouge, il s’est retourné :

- Je suis vraiment désolé, Madame. Vous savez, je ne suis qu’un vieil idiot. Je parle comme ça. Vous savez… le 25 avril, la fête, l’excitation… tout ça nous fait dire des bêtises… Je vous demande de me pardonner…

- Vous n’y êtes pour rien. Je vous rassure. C’est que…

Un grand coup de klaxon les a interrompus. Le feu était passé au vert. Il fallait redémarrer aussi sec. Lisbonne c’est ainsi. La conduite est nerveuse. Le chauffeur de taxi a mis la tête à l’extérieur et s’est tourné vers l’arrière en criant.

- T’es pressé, petit connard?…

Puis, sur un ton amical, il s’est adressé à la jeune femme.

- Puis-je vous offrir un café?… Acceptez… Faites-moi plaisir, acceptez… Allez, j’arrête le compteur. La course est pour moi. Vous savez, j’ai une fille qui doit avoir à peu près votre âge et quand je la vois pleurer, mon cœur s’effondre. Venez, je vous en prie…

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Dans le vieux café de la place du Rato, le vieux chauffeur de taxi semblait avoir ses aises.

- Salut tout le monde. Bonjour Marta, tout va bien monsieur Valentin?… Vous prenez quoi, un café et un gâteau?… Marta, apporte-moi deux cafés et une demi-douzaine de pasteis de nata, la cannelle et le sucre…

La jeune femme a cloué son regard au carrelage qui décorait les murs… Puis elle a regardé le vieux chauffeur de taxi et lui a souri d’un sourire doux et pénétrant.

- Merci. Je suis vraiment touchée. Ça faisait longtemps que je n’avais pas senti l’odeur d’un café bien typique de Lisbonne. J’adore les pasteis de nata. C’est délicieux. Je n’ai jamais oublié leur goût raffiné. Merci. Vraiment.

- Excusez-moi pour le fils de… de… de…

- Pute?… Je vous comprends, vous savez. Sauf que je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon père. Juste ça. Il a été fait prisonnier… Je pense qu’aucune fille n’aurait aimé entendre dire que son père est un fils de pute.

- Je ne pouvais pas deviner que votre papa…

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Le chauffeur au franc parler à la manière de Lisbonne semblait étouffé par le poids des regrets. Il a baissé la tête, comme s’il avait honte des mots prononcés. Ses yeux humides trahissaient une sensibilité insoupçonnée. La jeune femme, avec un tendre sourire, lui a tendu un mouchoir.

- Tenez, c’est la fête, faut pas pleurer. Sauf de bonheur. De joie. La liberté il faut la chanter à pleins poumons. Ne vous en faites pas pour moi. C’est la fatigue du voyage. Puis, l’émotion d’entendre mon pays chanter. Depuis tant d’années qu’il était muet. Je n’avais jamais imaginé mon pays en train de chanter d’allégresse, dans les rues illuminées de Lisbonne, remplie de sourires et regards dignes. Qu’il est bon le chant de mon pays, quand le soleil d’avril le parfume et que la liberté fait ses premiers pas…

 

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- Vous venez d’où?…

- De Cuba… Depuis quelques années que je vis à Cuba. Je suis partie parce que je ne supportais plus de vivre ici. Je ne supportais plus l’injustice. Tout me semblait trop strict.  Je ne supportais plus les convenances. Je ne supportais plus ma vie. Je ne supportais plus rien. J’étouffais. Un jour, j’ai entendu parler de Cuba… sa révolution… Fidel Castro… Che Guevara… le coup de foudre… la passion… Mon cœur a battu fort, alors j’ai tout abandonné, mari, famille et je suis partie. Je pense que mon père a dû terriblement souffrir. J’étais sa fille unique. Sa fierté. Son orgueil. La joie de ses yeux.  L’exemple qu’on citait dans les soirées mondaines. Je suis devenue celle par qui le scandale et la honte lui sont arrivés…

- Mais non, mais non… Vous savez, un père aime toujours sa fille… Il ne faut pas vous inquiéter… Je suis sûr qu’il va être content de vous revoir. Il a sans doute souffert, mais il oubliera tout très vite quand il vous reverra. Vous êtes sa fille. Et une fille est une fille. Je sais ce que ça veut dire, croyez-moi…

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La jeune dame lui a souri…

- Oui je sais. Le métier, n’est-ce pas?… Vous ne vous trompez jamais… Du premier coup d’œil… Vous voyez que je vous ai écouté…

- Je suis sûr que votre papa n’a rien fait de mal. Ils vont vite le relâcher… S’il se trouve, ils l’ont confondu avec quelqu’un d’autre…

- Non, non, ils ne l’ont pas confondu. Je connais toute l’histoire… Mon père est bel et bien un fasciste…

- Pour vous dire la vérité, je n’ai jamais rien eu contre les fascistes. D’ailleurs, je ne sais même pas exactement ce qui ça veut dire… Ce sont les gens qui travaillent pour le dictateur. Et puis?… Il y a sûrement parmi eux d’honnêtes gens… Je n’en sais rien. Tout le monde n’a pas été méchant. Il y en a qui avaient un cœur. Pour l’instant, tout est un peu confus. C’est la révolution. Faut montrer qu’ils étaient tous mauvais. Il ne faut pas vous en faire. Tout va s’arranger…

- Vous vous appelez comment?… Nous sommes là assis, comme des vieux amis, et je ne sais même pas votre nom…

- Anibal Mateus. Mais tout le monde m’appelle Anibal. Et vous?… Puis-je savoir?

- Clara Melro…

- Melro, comme le fils de… Oh pardon, comme le gars qui poursuivait les gens au temps du dictateur?…

Ils se sont regardés dans un silence complice. Longuement. Les mots étaient soudain devenus inutiles. Aucune expression de leurs visages n’est venue distraire leur regard. Le vieux chauffeur a fini par rompre le silence…

- Je ne connais que ce que les gens racontent sur lui. Si ça se trouve, tout ce qu’on dit n’est pas si vrai que ça. Il n’a fait que son devoir. Il n’avait pas le choix. C’était ainsi. Maintenant il faut que tous soient des mauvais… Ah ma pauvre fille… Quelle affaire, quelle affaire…

- Vous êtes embarrassé, n’est-ce pas?… Si vous ne voulez pas me conduire, je prendrai un autre taxi…

- Ah non. Il n’en est pas question… Je termine toujours ce que j‘ai commencé. Nous avons le temps… Aujourd’hui, je ne prendrai plus aucune autre course. C’est décidé. Je ne vous abandonne pas. Vous voulez encore un café?… Alors comme ça, vous avez été à Cuba ?…

Clara lui a souri avant de lui jeter amicalement :

- Vous voulez bien me conduire à la prison, alors?… On y va?… J’aimerais tant revoir mon père. Il doit se sentir tellement seul.

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Le regard de Clara était droit et fier. Aucune honte ni animosité ni fatalité. Fière d’être ce qu’elle était. Fière d’être là où était son devoir de fille. Rien d’autre.

Sur la route qui longeait le bord de la mer, le taxi roulait prudemment, collé à la bande de droite. Le soleil généreux semblait ignorer la gravité de ces deux inconnus, issus de mondes si différents et qu’une course avait liés pour toujours.

- Parlez-moi un peu de vous, lui demanda la fille. Vous savez déjà tant sur moi…

- Je n’ai rien à dire d’intéressant. Toute ma vie je l’ai passée à l’intérieur de ce taxi. Je ne connais de la vie que ce que disent les gens qui entrent et qui sortent. Les histoires que j’entends raconter… Les disputes. Les larmes. Ce que raconte la radio. C’est tout. Je n’ai jamais connu autre chose. Mais il fallait faire ça pour vivre et payer les études à ma Liliane… Et voilà… c’est tout…

- C’est déjà beaucoup… Au moins vous avez gagné votre vie honnêtement. Tout le monde ne pourrait pas dire autant… Je suis certaine que votre fille doit être très fière de son papa.

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Le rideau du silence était tombé… Un silence complice et ému. De temps en temps, le vieil homme regardait dans son rétroviseur. Comme s’il cherchait des mots qu’il ne trouvait pas.

Le taxi s’est arrêté. Clara a ouvert la porte et a mis une jambe à l’extérieur.

- Je vous dois combien?…

- Rien… Vous ne me devez rien… Je vous ai dit que j’avais arrêté le compteur.

- Vous êtes sûr?…

Clara a poussé un grand soupir et puis, dans un sourire elle a lancé : « Bon, il faut que j’y aille… Merci pour tout…

- Allez-y, je vous attendrai ici… J’insiste… Il faudra bien vous ramener quelque part après, n’est-ce pas?…

- Mais je ne sais pas combien de temps je vais prendre…

- Prenez votre temps… Je vous attendrai… J’insiste… Allez voir votre papa. Il va être content de vous voir… Allez-y, je serai là à votre retour… Tout va bien se passer, vous verrez…

Le vieil homme regardait Clara s’éloigner en direction de la prison de Caxias d’un pas hésitant. Sans se retourner. À la radio une chanson d’avril parlait de la liberté nouvelle d’un peuple.

Son cœur battait fort. La gorge serrée, il se demandait si sa fille aurait eu autant de courage…

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[Texte : Armando Ribeiro]

 

L’enfant, l’oiseau et le vieux monsieur

Vendredi 24 octobre 2008

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Costa Pinheiro 1979
O chapéu do poeta Fernando Pessoa

L’enfant chantonnait une de ces chansons d’enfant que les vieux chantent de temps en temps pour se souvenir qu’un jour ils ont aussi été des enfants.

Il se racontait, à mi-voix, en solitaire, des histoires que seuls ses crayons de couleurs semblaient écouter et croire.

«Je vais dessiner le ciel», s’est écrié l’enfant, enthousiaste. Et aussitôt, il a pris des crayons de couleur bleu foncé et bleu clair. Il a griffonné avec énergie la feuille blanche et celle-ci, en quelques instants, est devenue ciel. Juste encore un morceau, en bas de la feuille restait désespérément blanc.

L’enfant a regardé son ciel et a ri. Heureux du ciel qui venait de naître sous ses yeux. Grâce a ses mains et à ses crayons.

Il a eu l’air de réfléchir. Longuement, comme un de ses savants qu’on imagine sages. Puis il a fouillé dans ses crayons. Il en a pris un de couleur brune et un autre de couleur verte. Il a fait surgir un arbre toute maigrichon, avec des branches tellement longues qu’on était heureux de savoir que l’arbre avait de profondes racines. Puis il a rempli son arbre de petits ronds verts qui ressemblent beaucoup à un jeune et frais feuillage printanier.

L’enfant a regardé autour. Comme pour chercher un regard qui serait fier de lui. Les grandes personnes étaient toutes occupées soit à parler de choses aussi incompréhensibles qu’inutiles, soit les yeux plongés dans un de ces livres qui racontent probablement des histoires d’enfants malheureux. Les grandes personnes sont friandes de cela.

Il a encore cherché dans ces crayons de couleur et il s’est pris d’amitié pour un crayon orange. Il a désigné un rond dans le ciel auquel il a ajouté quelques tiges désordonnées. L’enfant a dit que «ça» c’était le soleil. Et c’est vrai que ça ressemblait énormément à un soleil que j’ai vu. Il y a longtemps. Avant de perdre mes crayons de couleur.

Puis l’enfant a pris un crayon jaune et il a accroché un oiseau à une branche qui semblait manquer des feuillages.

Il a posé ses crayons et il a murmuré : vole… vole… Il a soufflé sur la feuille devenue un grand ciel, avec un joli soleil, un bel arbre et un oiseau. Il a encore murmuré à plusieurs reprises : vole, vole, vole… Mais l’oiseau semblait être si bien avec en compagnie de son créateur qu’il se refusait obstinément à s’envoler.

L’enfant avait l’air étonné. Presque soucieux. Il avait si fait un grand et beau ciel et l’oiseau ne voulait pas quitter sa branche.

Il a dû se pencher, le vieux monsieur, pour dire à l’enfant que son oiseau ne volerait jamais puisque ses ailes n’étaient pas bien dessinées. «Je vais t’arranger ça.»

Alors, il a pris une gomme et quand il a voulu gommer les ailes du l’oiseau, celui-ci s’est envolé pour ne plus jamais revenir.

L’enfant a pleuré.

Et le ciel est resté immensément vide.

Les feuilles…

Mardi 21 octobre 2008

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Depuis quelques jours, Marc avait l’étrange sensation que l’amitié allait lui échapper. Il sentait un appauvrissement dans la sonorité des mots. Comme un creux. Cela était perceptible dans la tendresse avec laquelle on les enrobe d’habitude. Ce soin dans les mots qu’on apporte, quand on écrit avec l’encre du cœur.

Marc avait du mal à se dire à quel moment avait eu lieu la fêlure, mais il savait qu’elle était là. Et il avait ce sentiment douloureux que celle-ci allait finir par devenir une cassure. Définitive.

Et il se préparait doucement. Comme on se prépare au débordement d’une rivière, dont on a appris à comprendre les signes avant-coureurs et destructeurs. Il se préparait, avec prudence. Sachant qu’à tout moment, tout allait éclater.

Marc s’est aperçu des premiers signes du changement lorsque que son ami lui avait proposé venir le voir. Avec un enthousiasme d’adolescent. Ainsi qu’une autre amie commune, qu’il voulait aller voir seul, sans que Marc le dérange de sa présence. Étrange. D’ailleurs, sa manière de le lui dire était d’un ton brusque, hautain et vexant.

Marc avait fait semblant de ne pas comprendre. Il se rendait bien compte qu’il avait eu tort de faire semblant.

Son ami lui annonçait quelques jours plus tard, qu’il n’allait plus le voir, mais qu’il serait à Paris avec un ami, pour une semaine. Le ton était froid et expéditif. Paris ce n’est qu’à quelques deux heures. Marc aurait tellement aimé se rendre à Paris pour passer quelques heures avec celui qui voulait encore croire son ami. Surtout après deux ans de galère. Où il avait été toujours là. Chaque jour. Marc aurait bien aimé le serrer dans ses bras. Mais il y a des phrases aux couleurs tellement définitives que Marc a choisi de se taire.

Son ami, lui, a choisi de lui lancer des mots qui blessent. Des mots sans issue: «Je crois que je retrouve ce qu’il en est des relations humaines. J’ai guéri trop vite…»

Marc a souri. Puis il est retourné à ses silences. Perdre son regard dans les feuilles sans nom des arbres solitaires. L’amitié est un deuil qu’on fait de son vivant.