Archive pour la catégorie ‘EN VOS MOTS’

Sur une toile de Deng Xianxian

Jeudi 9 septembre 2010

Ce texte a été écrit par Armando Ribeiro, et a été publié, une première fois, dans le jardin de Lali, dans “En vos mots”, le 15 novembre 2009, où vous pouvez trouver d’autres textes qui vous donneront chacun leur regard sur des toiles.

Qui est donc cette lectrice peinte par Deng Xianxian? Et quels sont donc ces livres éparpillés au sol?

À vous de nous parler d’elle, de lui inventer une vie, d’entremêler vos souvenirs et votre imagination, de laisser parler votre cœur. La toile est à vous, à vos impressions, à vos mots.

Dimanche prochain, à la même heure, alors que j’accrocherai une nouvelle toile, seront validés vos créations. Puissent-elles être nombreuses et différentes les unes des autres!

Les premières musiques de Noël dans les magasins lui avaient d’abord donné un sourire. Anne avait senti comme une odeur d’enfance remplie de gâteaux faits maison à laquelle s’est ajouté le souvenir de son papa, pourtant si sérieux d’habitude, décorant le sapin en chantant des chansons de Noël, comme s’il était redevenu un gamin subitement.

Certes, en regardant autour d’elle, Anne trouvait que le magasin n’avait plus ni l’enchantement ni la poésie de son enfance, mais, en voyant le regard exalté des enfants, elle se disait que, peut-être, elle avait grandi plus qu’il ne fallait. « Ne sois pas pressée de grandir ma fille, lui disait si souvent son père, papa veille à tout. »

Son regard s’est posé sur la couverture d’un livre où on pouvait lire en grands lettres « Le livre de Noël ». Elle a fermé les yeux un instant. Pour ne pas pleurer. Elle venait de s’apercevoir qu’il y a un moment où les Noëls à venir sont remplis de l’ombre des Noëls de notre enfance. De ces nuits de Noël où rien ne peut nous arriver puisqu’on est plongé dans le rêve magique d’un monde qui vous aime.

Indifférente au va-et-vient des gens pressés de faire leurs courses, elle a pensé au visage souriant de maman qui la taquinait en lui demandant si elle trouvait qu’elle avait été sage, avant d’éclater de rire et de faire un clin d’œil en direction de papa, qui avec éloquence disait « Ma fille est toujours sage, elle est la reine des filles sages ». Puis, l’après-midi, papa aimait écouter Bing Crosby et Dean Martin chanter des chansons de Noël qu’il accompagnait tout bas. Un sourire lui a illuminé les lèvres aux souvenirs de la voix de sa maman disant à papa « Mais arrête de faire du bruit ». Puis ils riaient tous les deux comme des enfants. Mon Dieu. Le rire de maman était si mélodieux qu’elle pouvait l’écouter pendant des heures. Elle s’est souvenue des histoires que papa aimait lui lire, en imitant tous les animaux et les bruits des pas du père Noël. Elle s’est entendue rire à son tour, et a senti la joue froide de son père enlacer la sienne, comme si soudainement une image figée dans un lointain souvenir reprenait de nouveau vie. Là où tout s’était arrêté.

À pas tremblants elle est rentrée à la maison. À la fois triste et heureuse. C’est toujours ainsi quand on ouvre la porte à Madame nostalgie. Elle vous enlace et vous prend dans un mélange de tristesse et de bonheur tressés comme les nattes de son enfance. Avec un sourire semblable à un lacet servant à embellir les cheveux des filles qui sont toujours sages.

« Ne sois pas pressée de grandir… » Voilà que ces mots lui sont revenus, de nouveau, comme un harcèlement de la pensée. Comme s’ils voulaient la faire regretter de s’être éloignée de ses parents pour devenir quelqu’un de qui ils pourraient être fiers, alors qu’elle venait de s’apercevoir qu’ils étaient déjà fiers de la petite fille qu’elle était et que cela suffisait à leur bonheur et au sien. L’envie lui est venue de redevenir l’enfant qu’elle a été. De plonger dans le rire de sa maman, dans les chansons désuètes de papa, D’écouter celui-ci lui raconter des histoires et de se blottir contre lui pour s’entendre dire, une fois encore « Ne sois pas pressée de grandir… », maintenant qu’elle avait compris qu’elle aurait tout le temps de grandir. Quand ils ne seraient plus.

Mais comment leur dire?

Sur une toile de Jean-Jacques Dubosc

Jeudi 2 septembre 2010

Ce texte a été écrit par Armando Ribeiro, et a été publié, une première fois, dans le jardin de Lali, dans “En vos mots”, le 9 octobre 2009, où vous pouvez trouver d’autres textes qui vous donneront chacun leur regard sur des toiles.

C’est avec la lectrice peinte par l’artiste Jean-Jacques Dubosc que nous avons rendez-vous ce dimanche. Un rendez-vous que vous pouvez prolonger, interrompre, reprendre, puisqu’elle attendra toute la semaine que vous racontiez en vos mots ce qu’elle évoque pour vous.

En effet, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche. Le temps pour vous de faire connaissance. De l’apprivoiser. De la laisser se raconter. De l’écouter. D’écrire.

Que cette rencontre vous inspire!

Seuls quelques spasmes de l’aube illuminaient la grande table en désordre qui lui servait de bureau quand Sébastian est entré dans la pièce.

Il est resté debout, quelques instants, méprisant l’interrupteur, à attendre que se yeux apprivoisent ces ombres difformes et inertes que la lumière du jour allait finir par éteindre. Ça y est. Son regard semblait distinguer les choses, et même s’il n’identifiait pas encore les détails, cela était tout de même suffisant pour qu’il commence à tâter dans la pile de papiers désordonnées qui se trouvaient à gauche de sa table de travail. Sa recherche s’est poursuivie, sans mouvements exaspérés, sur toute la table de travail. Il a écarté un bloc de post-it, puis une clef usb, puis sa montre, un trousseau de clefs, un mince livre, qu’il a ouvert au hasard et mis devant ses yeux, tourné délicatement vers la fenêtre, s’efforçant de lire quelques lignes : « des papillons de nuit se collaient aux lampes, et des pommiers fleurissaient sur la crête des vagues, lorsque tu dors tu te tiens si loin, du déversement de ma contemplation ». Puis il le déposa délicatement, sur la pile de papiers à gauche, et le voilà de nouveau dans son recherche minutieuse, semblant ne pas se rendre compte que l’aube a éclairé davantage la pièce.

Maintenant il pourrait arrêter de passer ses mains sur sa table, comme un aveugle.

Il peut distinguer chaque élément qui s’y trouve et pourtant, il continue de promener sa main sur la table de travail. Il écarte son petit appareil photo, puis le paquet de chewing-gum sweet mint white, puis attrape et s’attarde à observer une vieille carte postale de Lisbonne, sans la retourner, comme s’il savait par cœur ce qui est écrit, avant de poursuivre son voyage à travers sa table de travail.

Sa main s’arrête et reste immobile quelques instants. Seul un sourire, que le frais soleil du matin caresse tendrement, indique qu’il est arrivé au bout de sa recherche.

Le regard émerveillé comme un enfant, il admire son stylo-plume, observant admiratif l’élégance du corps noir et de son bouchon argenté, qu’il retient jusqu’à l’odeur. Un regard furtif à travers la fenêtre en direction du ciel bleu et puis délicatement et lentement il enlève le bouchon, comme s’il craignait de déshabiller trop vite son stylo, comme le fait bien trop souvent un amant maladroit avec une femme qu’il désire depuis longtemps.

Il s’arrête, caresse longuement du regard la plume, avant de fermer les yeux comme s’il cherchait ce mot juste capable de ne pas nuire au silence dans lequel il est plongé.

Le ciel est bleu. Peuplé de quelques rares nuages fins. On se croirait encore en été si, de sa fenêtre, on ne distinguait pendues aux arbres quelques feuilles rouges et or annonçant l’arrivée de l’automne.

Paisible, Sébastian a pris une feuille blanche, une feuille qu’il aime appeler vierge.

De sa main gauche, il a caressé la feuille vierge. Comme pour l’initier et la préparer tendrement aux mots qu’il s’apprête à écrire. Puis il a regardé une fois encore sa plume, a souri, puis promené sa langue autour de sa bouche et, d’une écriture irrégulière et sans ratures il a écrit à l’encre bleue “Je t’aime”.

Il a replacé le bouchon et posé doucement la plume sur la table.

Il a tendu la main vers la pile de papiers à sa droite et a repris le mince livre, qu’il a ouvert. Au hasard. Comme il aime tant le faire. Et son regard doucement nostalgique s’est noyé dans les mots de Marie Uguay : « Chaque chose a sa place et chaque heure dans son bâtiment secret. Les ombres s’accumulent autour de nous, les jours nous distancient… », avant qu’une larme incolore ne vienne s’écraser sur la feuille blanche. À coté de son “Je t’aime”. Bleu. Comme un ciel d’automne.

Sur une toile de Pieter Van Der Hem

Jeudi 26 août 2010

Ce texte a été écrit par Armando Ribeiro, et a été publié, une première fois, dans le jardin de Lali, dans “En vos mots”, le 24 novembre 2009, où vous pouvez trouver d’autres textes qui vous donneront chacun leur regard sur des toiles.

Chaque dimanche, une nouvelle scène vous est proposée, le plus possible différente de toutes celles qui vous ont été offertes depuis avril 2007, alors que débutait cette aventure que je continuerai tant que vous serez là à la poursuivre avec moi.

Une nouvelle toile, donc, signée Pieter Van Der Hem. Une scène à décrire, à creuser, à laisser parler. Un scène que je vous propose sans vous donner de règles. À vous d’en faire ce que vous voulez, un poème, une nouvelle ou même une chanson!

La suite, nous la connaîtrons dimanche prochain, alors que tous les commentaires seront validés d’un seul coup.

Bon dimanche et bonne semaine à tous!

Ce jour-là, dans le journal, on parlait encore des retombées de l’incarcération d’Al Capone jugé coupable d’évasion fiscale. Rien de très intéressant pourtant.

Marc, pas peu fier de la médaille d’or remporté par Duncan McNaughton, le premier jour des Jeux Olympiques, à Los Angeles, avait longuement parcouru la rubrique sportive. Avant de feuilleter, désabusé, les autres nouvelles.

L’Irak qui commençait à se débarrasser de la tutelle du Royaume-Uni venait d’entendre les premières rumeurs du nationalisme arabe et au Portugal, alors que le roi D. Manuel II venait de fermer les yeux pour l’éternité, enlevant tout espoir de retour rêvé par quelques-uns de la monarchie, la dictature venait d’éclore. La divise de Salazar marque le pays de cinq mots clés : Dieu, Patrie, Autorité, Famille, Travail. Sur un mur de Lisbonne, quelqu’un a ajouté Fátima, Futebol, Faim….

Il est question, dans un article de fond, de l’annulation de la dette de l’Allemagne à la conférence de Lausanne.

Avec un grand soupir Marc, dépose le journal sur la table en murmurant que les nouvelles ce n’est que du toujours pareil. Que des mauvaises. Chaque fois. À part la rubrique sportive, rien de bon.

Sofie a souri. Elle a pris le journal et a feuilleté doucement, d’une manière presque distraite :

-Tiens Marc… Ici, regarde, un certain Charles Revson avec son frère Joseph et Charles Lachman viennent d’inventer le vernis qui colle aux ongles et le fait briller.
-Bof… Dis-moi, à quoi peut-il bien servir?
-À rendre les femmes plus séduisantes, Marc… Tu verras…

Sur une toile de Jean-Étienne Liotard

Jeudi 19 août 2010

Ce texte a été écrit par Armando Ribeiro, et a été publié, une première fois, dans le jardin de Lali, dans “En vos mots”, le 22 novembre 2009, où vous pouvez trouver d’autres textes qui vous donneront chacun leur regard sur des toiles.

Il y avait longtemps que nous n’avions pas eu pour nous inspirer une de ces toiles classiques qu’on reconnaît tout de suite. Tel est le cas de ce tableau d’une lectrice peinte par l’artiste suisse Jean-Étienne Liotard.

Le tableau ne vous est pas étranger? Qu’à cela ne tienne. Racontez-lui une autre histoire que celle que vous connaissez. On même un souvenir. Laissez-vous tenter par l’envie de lui prêter une vie qui n’a rien à voir avec ce qui pourrait surgir au premier coup d’œil.

La lectrice de Liotard vous appartient jusqu’à dimanche, moment où tous les commentaires seront validés et où nous pourrons nous délecter de leur lecture.

De plus, petite remarque à l’intention des blogueurs qui hésitent à se laisser tenter.Quand votre commentaire sera validé, vous pourrez bien entendu transporter la toile et votre poème ou nouvelle « chez vous », comme le fait Armando tous les jeudis.

La piqûre du diable a laissé ses traces
Il y a des nuits où on ne veut pas dormir
On pleure quelques douleurs éparses
On ferme les yeux et puis envie d’en finir

Mais il faudra bien que j’aime encore
Tous ces parfums de printemps fleuris
Bruit des vagues et reflets d’or
Qui dansent sur la mer chaque nuit
Il me faudra des matins d’hiver
Entendre mes pas sur la neige
Me dire que demain, comme hier
L’amour me tendra encore des pièges
Puis il me faudra des Noëls à rêver
Aux anges qui n’existent pas du tout
Chercher tes lèvres et t’enlacer
Et t’entendre encore dire « nous »…

Puis je briserai tous les miroirs
Pour me regarder dans tes yeux
Il y aura des jours tissés d’espoir
Et puis d’autres moins heureux
Et si un jour je baisse les bras
Rappelle-moi que tu m’aimes
Et que tu serais triste sans moi
Comme on lit dans les poèmes
On devient tous des menteurs
On joue les sous-entendus
Puis on tremble et quel malheur
Le premier qui pleure a perdu

Il y a encore tant de rêves à venir
Il y a encore tant de rires et de joie
Et si j’entends encore le diable rire
Je me blottirai doucement contre toi