Alfonsina Storni est allée dormir…

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Toile d’Iris Perutic Burcio

Née en suisse, dans la ville de Capriasca le 29 mai 1892, elle est arrivée en Argentine à l’âge de quatre ans.

Celle qui disait «j’écris pour ne pas mourir» avait été perçue comme un personnage décalé. Institutrice pour enfants handicapés mentaux, journaliste sous le pseudonyme de Tao Lao, égérie des bibliothèques du Parti Socialiste de Buenos Aires, féministe dans un pays enraciné dans la mentalité boueuse du machisme, elle avait dédié son recueil de poèmes, Ecrits pour ne pas mourir, en 1920, «à tous ceux qui, comme moi, n’ont jamais réalisé un seul de leurs rêves.».

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Certes, très tôt, on la reçoit partout comme une diva. Elle intègrera d’abord le groupe de La Pena, qui se réunissait au café Tortoni et, plus tard rejoindra le groupe Signós, où elle fait la rencontre de Ramon Gomez de la Serna et de Federico Garcia Lorca.

Très rapidement, les miels romantiques de ses premiers travaux cèdent la place à une douce et terrible noirceur, où les mots mer et mort reviennent incessamment, comme une lente et inexorable inondation de l’âme.

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Frente al mar; Un cementerio que mira el mar; Alto mar; Yo en en fondo del mar, notamment.

Elle apprend qu’elle a le cancer du sein dès 1935 et en 1937, elle apprend le suicide de son ami Horacio Quiroga, pour qui elle  écrira :

« Morir como tú, Horacio, en tus cabales,
y así como siempre en tus cuentos, no está mal;
un rayo a tiempo y se acabó la feria…
… ».

« Mourir comme toi, Horacio, pleinement
Et comme dans tes histoires, ce n’est pas mal
Le temps d’une foudre et le spectacle est terminé …
… ».

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Elle se retirera à la Mer d’Argent (Mar del Plata). Le 21 octobre 1938, elle écrira le poignant Voy a dormir

Dientes de flores, cofia de rocío,
manos de hierbas, tú, nodriza fina,
tenme prestas las sábanas terrosas
y el edredón de musgos escardados.

Voy a dormir, nodriza mía, acuéstame.
Ponme una lámpara a la cabecera;
una constelación; la que te guste;
todas son buenas; bájala un poquito.

Déjame sola: oyes romper los brotes…
te acuna un pie celeste desde arriba
y un pájaro te traza unos compases

para que olvides… Gracias. Ah, un encargo:
si él llama nuevamente por teléfono
le dices que no insista, que he salido…

I Am Going To Sleep

Dentation of flowers, hair-net of dew,
Fingers of weeds, you, good wetnurse,
Prepare for me the earthen sheets
And the featherbed of weedy mosses.

O wetnurse of mine, I am going to sleep, put me to bed.
Place a lamp at the headboard;
A constellation; whichever pleases you;
All are good; turn it down just a bit.

Leave me alone; you can hear the buds bloom…
From on high a celestial foot rocks your cradle
And for you a bird sketches musical measures

So that you may forget… Thank you. Oh, one request:
If he calls again by telephone
Tell him not to persist, that, heah, I’ve departed…

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Le 25 octobre, elle part à la rencontre volontaire de cette mer qui la fascinait tant, pour ne plus revenir. Comme si elle avait choisi la couleur de la dernière strophe de la poésie de son existence. Probablement a-t-elle versé une larme pour cet amant qu’elle aura attendu en vain. Probablement s’est-elle rappelée des mots de Dolor qu’elle avait écrits une bonne dizaine d’années auparavant…

« …
Pensar que pudieran las frágiles barcas
Hundirse en las aguas y no suspirar;
Ver que se adelanta, la garganta al aire,
El hombre más bello; no desear amar…
Perder la mirada, distraídamente,
Perderla, y que nunca la vuelva a encontrar;
Y, figura erguida, entre cielo y playa,
Sentirme el olvido perenne del mar.

[« …
Penser que les fragiles embarcations
Peuvent être englouties sans un souffle
Voir se rapprocher, la gorge à l’air
Le plus bel homme; ne pas désirer l’amour
Perdre, et ne plus le retrouver
Et, figure érigée entre le ciel et le sable
Me sentir engloutie par la mer.]

Traduction : Denis-Armando

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Je n’ai point de doute que les derniers vers de Voy a dormir écrits par Alfonsina Storni ont ému et inspiré Félix Luna qui écrira Alfonsina y el mar en reprenant quelques vers de son dernier poème. Ariel Ramirez composera la musique.

Ce boléro a été repris par une multitude d’artistes partout dans le monde mais, sans doute, la version la plus émouvante est celle de l’irremplaçable Mercedes de Sosa.

Je vous offre une quatrième version. Celle de l’excellente Maurane.

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J’ajoute, pour terminer, une version française de ce texte, différente de celle de mon ami Denis, à qui je dédie ce modeste hommage.

Alfonsina et la mer

Sur la sable doux que caresse la mer
Ses traces sont sans retour,
Un chemin solitaire de peine et de silence
Est arrivé jusqu’à l´eau,
Un chemin solitaire de peine silencieuse
Est arrivé jusqu’à l´écume des vagues.
Dieu sait quelle angoisse t’accompagna,
Quelle longue souffrance ta voix a tué,
Pour que, bercée, elle se réfugie
Dans le chant des coquillages,
La chanson que chantent au fond de la mer
Les coquillages.

Tu t´en vas, Alfonsina, avec ta solitude,
Quels nouveaux poèmes es-tu allée chercher,
Une voix lointaine de vent et de sel
A charmé ton âme et l’emporte,
Et tu t’en vas là-bas, comme dans un rêve,
Endormie, Alfonsina, et toute vêtue de mer.

Cinq petites sirènes t’emmèneront
Par des chemins d´algues et de corail,
Et des hippocampes phosphorescents
Feront une ronde à tes côtés,
Et tous les habitants de l´eau
Joueront bientôt à tes cotés.
« Baisse donc la lampe encore un peu,
Laisse-moi, nourrice, dormir en paix;
Et s´il me demande, ne dis pas que je suis là,
Dis-lui qu’Alfonsina ne reviendra pas.
Et s’il me demande, ne lui dis jamais que je suis là,
Dis-lui que je suis partie. »

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À propos de dubleudansmesnuages

Je laisserai vagabonder mon esprit nomade, sur le fil d'or de mes silences, pour vous parler des ces choses qui me maintiennent en équilibre. Je vous parlerai aussi des musiques que j'aime. Elles se promènent du Fado d'Amália, de Dulce Pontes, de Cristina Branco, de Mariza, jusqu'aux voix frissonantes de Diana Krall, de Stacey Kent, de Chiara Civello, de Karrin Allyson, de Stina Nordenstam, de Robin McKelle, de Sophie Milman, d'Emilie-Claire Barlow, et d'encore plein d'autres … Aznavour, Brel, Duteil, Art Mengo, Berliner, Cabrel, Balavoine, Julien Clerc, Fugain, Le Forestier, Goldman, Lama, Rapsat, Vassiliu, Daniel Seff, Peyrac et tous ceux que m’on fait aimer la chanson française. Je me perdrai certains soirs dans le paradis de la musique brésilienne : Eliane Elias, Astrud Gilbert, Gal Costa, Elis Regina, Bia, Bebel Gilberto, Maria Creuza, Nara Leão, Jobim, Vinicius, Buarque, Toquinho, Djavan … Il y aura des moments où je vous parlerai d'une des chansons de ceux que j'affectionne. Donovan, Leonard Cohen, The Doors, Tracy Chapman, The Scorpions, Dylan, Lennon ou McCartney (avec ou sans les Beatles), ou de voix d'or comme Sarah Brightman, Ana Torroja, ou Teresa Salgueiro. Puis, parfois, je me promènerai sans but précis entre Piazzolla et Lluis Llach, de Mayte Martin à Gigliolla Cinquetti ou Paolo Conte, de Chavella Vargas à Souad Massi en passant par Gabriel Yacoub. Parce que la musique n’a aucune frontière. La musique ne connait que des sensibilités. Des sonorités. Des larmes ou des sourires. Je vous déposerai ici l'une ou l'autre de mes photos. Les moins ratées. Je vous laisserai un peu de poésie. Des poètes portugais. Que j'aime. Infiniment. Et puis tous les autres dont les textes me touchent. Je ne vous parlerai que des gens que j’aime. Et puis un peu de moi. Si peu. Et puis, si j'ai le temps. Seulement si j'ai le temps, je vous parlerai d'autres choses. Plus intimes.
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21 réponses à Alfonsina Storni est allée dormir…

  1. chantal dit :

    Armando, suite à « Ah la belle toile » du 25.10.09 , j’ai seulement pris connaissance de ce superbe hommage à Alfonsina… et… ce poème  » si émouvant, voir déchirant « Alfonsina et la mer » … que je viens d’imprimer

    Merci Armando !

  2. Salut Sébastien
    merci de tes commentaires et j’espère te revoir dans le coin chaque fois qu’il te plaira.

  3. Sébastien dit :

    Juste un merci pour cet hommage à cette grande poétesse. J’avais publié un article sur Alfonsina et c’est un lecteur qui m’a fait découvrir ton blog. Ton texte est bien écrit et les références de grande qualité. Encore merci et à bientôt.
    Sébastien

  4. Amadak dit :

    je suis Amadak, je vous pose une question en espagnol; vous pouvez répondre en français ou en espagnol;
    entre vuestros participantes alguno o varios leyeron de Carlos Ruiz Zafon, « la sombra del viento » y en caso afirmativo me agradaría conocer opiniones tanto las favorables, como las contrarias y en que se fundamentan las unas y las otras
    agradeciendo vuestra atencion. me despido cordialmente

  5. Amadak dit :

    merci, très intéressante cette page, je suis ravie de vous avoir trouvé J’habite en Argentine, donc je vous écrirai tantôt en français tantòt en espagol, j’aime la lecture et les articles
    intéressants dans ces deux langues puisque je n’en connais
    d’autres
    mes amitiés
    amadak

  6. Bonjour Amadak
    ce blog est en français, mais quelquefois il y a des articles en portugais ou des textes en espagnol ou encore en anglais. Cela dépend de comment on veut s’exprimer.
    Il ne s’agit ni d’un blog de poésie, ni de littérature, ni de photo, ni de musique… il s’agit d’un blog sur tout ça et sur autre chose. Et puis sur ce coin de ciel bleu qu’on devine dans nos nuages…
    Peut-être que là
    http://dubleudansmesnuages.com/?page_id=2
    tu trouveras encore des réponses à tes question.
    Merci de ta curiosité et j’espère avoir pu répondre un peu.
    A bientôt?

  7. Amadak dit :

    bonjour:je voudrais savoir si ce site est français ou argentin. S’il
    est consacré à la poésie seulement oú á la littérature aussi. Dans le cas que ce soit littérature, de quelle origine provient-elle? on fait des commentaires de livres?
    je serai très reconnaissante de vos réponses
    mes amitiés

  8. Merci Amadak de votre passage.
    Je suis heureux de vos commentaires et j’espère vous voir vous promener dans ces lieux aussi souvent qu’il vous plaira.

  9. Amadak dit :

    amadak a trouvé cette page par hasard, cherchant des références sur Alfonsina Storni, je ne peux ajouter rien, tellement cette page est réussie et émouvante . Les deux traductions sont bien faites mais je crois que la deuxième est plus adéquate
    merci à tous, je serais souvent avec vous
    Amadak

  10. Amadak dit :

    Très belle page!! et pour nous argentins encore plus Mais comment le chante Mercedes Sosa il n’y a de pareil. Ariel Ramirez a fait la musique, c’est un musisien d’exception qui comme toujours sera célebre après sa mort. A continuation j’envoie un link pour que vous puissiez la voir et l’écouter.
    http://es.youtube.com/watch?v=DsCimRo3Vjo

  11. grain de sel dit :

    Pour écouter la version de Mercedes Sosa, cliquer sur

    http://www.deezer.com/track/922524

  12. grain de sel dit :

    bonjour,

    très belle évocation d’alfonsina Storni
    que les différents interprètes rendent vivante et attachante.

    Bravo et merci pour cette splendide evocation.

  13. Isabelle dit :

    il n’y va vraiment pas de quoi , vous en faites tant, je suis en admiration devant tant de belles choses(je viens de décuvrir les émouvantes photos de …………fleurs)
    ……………………………………….et
    je me pose LA question: – mais comment trouves-*tu le temps de faire tout ça ….et de nous répondre(si gentiment) en plus hi hi hi.

    Que ces myriades de couleurs qui rendent ton bleu si rose
    ……………….. et tes nuages si blancs
    nous illuminent de bonheur jusqu’à la nuit……des temps
    ………………………………………………………………………………Bisou,

  14. Denis dit :

    Merci d’avoir ajouté cette belle page à ma sélection de cette semaine.

  15. Merci Isabelle pour ta traduction … Denis et moi sommes ouverts à toute bonne suggestion. Et puis il faut dire qu’on se laisse emporter par l’enthousiasme dans nos traductions « hispaniques » …

  16. Isabelle dit :

    j’adore ce que je viens de découvrir aujourd’hui sur ces femmes, toutefois, sauf la traduction de Denis que je ne trouve pas très poétique ni tout -à-fait juste:

    Pensar que pudieran las frágiles barcas
    Hundirse en las aguas y no suspirar;
    Ver que se adelanta, la garganta al aire,
    El hombre más bello; no desear amar…
    Perder la mirada, distraídamente,
    Perderla, y que nunca la vuelva a encontrar;
    Y, figura erguida, entre cielo y playa,
    Sentirme el olvido perenne del mar.

    si je puis me permettre:

    Penser que pourraient, ces fragiles barques
    S’engloutir sous les flots, sans un soupir
    Voir s’approcher, la gorge à l’air
    L’Homme, le plus beau, sans désir d’amour
    perdre la vue, distraitement
    la perdre sans jamais la retrouver
    Et, visage tendu entre ciel et plage
    me sentir dans l’oubli éternel de l’eau (de la mer, mais c’est moins joli)

    MERCI pour le bleu de tes nuages
    Bisou

  17. Lali dit :

    Quel beau complément aux rêveries musicales de Denis, surtout que s’ajoute à trois très belles interprétations celle de Maurane…

    Merci pour cette unité et cette complémentarité.
    J’apprécie beaucoup!

  18. marcel dit :

    Pour tout dire, chacun de ses textes transpire la prémonition de son destin.
    Que ce soit par « Voy a dormir » (tellement explicite), » Dolor », « Yo en el fondo del mar » …
    Tout, absolument tout, crie son obsessionnellle dualité de la mer et de la mort.
    Une belle constance, mais … « les chants désespérés ne sont-ils pas les plus beaux » ?

  19. Denise dit :

    Je suis vraiment comblée ce mardi, aussi bien par la superbe page de Denis, émouvante, que par les beaux compléments d’Armando. J’ai adoré Maurane.

    Mille mercis à vous deux, les amis. Quelle belle harmonie…comme un morceau de piano à quatre mains !

  20. agnès dit :

    Tout était nouveau pour moi, ce mardi ! Quelles belles pages ! J’écoute très peu les chansons, je préfère la musique… très classique. Trop peut-être… Mais ces voix et ces textes sont poignants, très purs, très profonds !

    Un tout grand merci à toi Armando, qui ouvres grand les portes de ton blog et à toi Denis de partager tes recherches.

  21. JC dit :

    Ah oui alors Armando excellent
    Merci

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