

Nous sommes en 1962. Amália Rodrigues a déjà conquis l’Olympia et Aznavour de qui elle chantera Ay mourir pour toi, lorsque son ami le poète et diplomate Luis de Macedo lui présente le jeune musicien Alain Oulman, fils d’un industriel français, né au Portugal, au sein d’une famille juive traditionnelle.
Alain Oulman était passionné par la littérature, par la musique et par la voix d’Amália qu’il rêvait, en secret, d’habiller des plus grands textes de la littérature portugaise. Sachant l’importance que peut revêtir une première rencontre, le jeune Oulman a tenu à ce qu’Amália l’entende jouer, au piano, une musique qu’il venait de composer sur Vagamundo, un texte de Luis de Macedo.
Cet événement marquera non seulement le début d’une collaboration et d’une amitié indestructible, comme il sera le tournant d’une page importante dans la carrière d’Amália et pour cette musique presque sacrée et intouchable depuis des générations, qu’on appelle le fado.
C’est grâce à Alain Oulman et la magie de la voix d’Amália que les plus beaux textes des grands poètes portugais sortiront des sarcophages poussiéreux et bien rangés des bibliothèques, jusqu’alors réservés aux érudits, gagneront des ailes et prendront son envol dans les salles du monde entier et jusqu’au cœur du peuple.

Amália va ainsi marquer un virage dans la musique portugaise et dans la manière de composer et de chanter le fado qui commence avec l’album connu aujourd’hui sous le nom de Busto, où, sur des musiques d’Alain Oulman, Amália chante des textes de David Mourão Ferreira (Maria Lisboa, Madrugada, Abandono et Aves Agoirentas), Luis de Macedo (Asas fechadas, Cais de outora et Vagamundo), Pedro Homem de Melo (Povo que lavas no rio) et un texte de sa propre plume (Estranha forma de vida).
La sortie de cet album, bien accueilli par le public, est cependant tissée de quelques polémiques.
D’une part, les musiciens trouvèrent que la musicalité d’Alain Oulman était trop sophistiquée et qu’elle cassait les accords traditionnels du fado, que les musiques étaient si complexes qu’ils les appelèrent ironiquement opéras.
Puis, pour certains intellectuels, le fait qu’on ose prendre des textes des poètes classiques considérés comme intouchables était chose inacceptable qui tenait du sacrilège.
Enfin, et ce n’est pas le moins important, la police d’état s’intéresse de très près aux paroles du fado Abandono, sorti de la plume de David-Mourão Ferreira, lequel faisait ouvertement allusion aux persécutions politiques de l’époque :
Parce que tes pensées étaient libres / On est allé t’emprisonner très loin / Si loin que ma plainte/ N’arrive pas a te toucher
…
Ai! De cette nuit le venin / Persiste en me envenimer / J’écoute seulement le silence / Qui a occupé ta place / Et au moins toi, tu écoutes le vent / Au moins toit, tu écoutes la mer.
Faut savoir qu’à Peniche il y avait une prison politique qui était située au bord de la mer. Les deux derniers vers sont donc lourds de sens.
Toujours est-il que cet album a été interdit. Alain Oulman, considéré comme un dangereux gauchiste, connaitra quelques déboires avec la police de Salazar du fait de ses engagements politiques jusqu’à son emprisonnement, en 1965.
C’est alors qu’Amália, sans rien entendre d’autre que la voix de l’amitié, met tout en œuvre pour sortir son ami de ce mauvais pas et, qu’après une intervention auprès de l’ambassadeur du Portugal à Paris, elle obtient la libération d’Alain Oulman, même si celle-ci était accompagnée d’un ordre d’expulsion du Portugal. Le musicien établira d’abord résidence à Paris et par la suite à Londres, avant que la diplomatie française persuade le Portugal de lui accorder son pardon.
Alain retrouvera ainsi, quelques années plus tard, le Portugal, et mettra en musique de nouveaux textes endormis dans les livres. C’est l’apparition d’un autre album majeur dans l’histoire de la musique portugaise, un album tout simplement baptisé du nom de Com que voz, le titre d’un poème de Luis de Camões.

Sur des musiques d’Alain Oulman défilent dans la voix d’Amália des textes de David-Mourão Ferreira (Madrugada de Alfama); d’Alexandre O’Neil (Gaivota); de José Carlos Ary dos Santos (Meu limão de amargura – Meu amor, meu amor); de Luis de Camões (Com que voz) et le magnifique Trova do vento que passa (qui avait été chanté par Adriano Correia de Oliveira) du poète alors exilé en Algérie, Manuel Alegre, et à qui Alain Oulman demande l’autorisation d’inclure le texte dans le répertoire d’Amália.

Désormais, le fado ne se chante et ne se chantera plus jamais comme avant. Alain Oulman et Amália ont réussi à sortir le fado du rang de chanson tristement populaire pour le propulser dans le firmament inébranlable de la musique de tout un peuple, avec ses lettres de noblesse.
Alain Oulman est disparu à Paris en 1990, à l’âge de 61 ans. Je sais que son âme veille toujours sur la fado, chaque fois que la poésie quitte l’inertie des étagères pour aller de rue en rue danser dans un regard ému, au fil des générations en rendant populaire un riche répertoire poétique et littéraire dans lequel la musique portugaise puise quelquefois ses textes.
