José Régio, Cântico Negro

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José Maria dos Reis Pereira (José Régio) est né à Vila do Conde, alors que le XXe siècle n’avait qu’un an. Après une licence en lettres à l’Université de Coimbra, il a enseigné pendant plus de trente ans et a été, avec l’écrivain Branquinho da Fonseca, un des fondateurs et principal animateur de la revue Presença.
Une revue qui a diffusé en son temps des personnalités comme Fernando Pessoa, Mario de Sá Carneiro, Almada Negreiros, Pedro Homem de Melo, Irene Lisboa, parmi tant d’autres dont les poèmes ont servi de base à des textes et des compositions de tant et tant de fados chantés par Amália.

La revue a également divulgué des œuvres d’André Gide, de Paul Valéry, de Guillaume Apollinaire, de Marcel Proust et de tant d’autres écrivains importants de la première moitié du XXe siècle.

Homme d’action, de passion et de lettres, José Régio a laissé une douzaine de recueils de poèmes, quelques livres de fiction, des pièces de théâtre et des essais littéraires, qui l’ont placé haut dans le panthéon des écrivains portugais. Il a reçu en 1966 le prestigieux prix du Diário de Notices et, en 1970, le Prix National de Poésie. À ma connaissance, seul son roman Colin-Maillard a été traduit en français.

José Régio a disparu en décembre 1969 et, à Portalegre, la ville où il a vécu la plus grande partie de son existence, sa maison a été transformée en musée biographique et ethnographique, puisque en plus d’être écrivain José Régio était également un collectionneur.

Parmi ses textes, il me vient l’envie de partager avec vous celui qui est un de mes textes préférés de la poésie portugaise.  Cântico Negro. D’abord dans la déclamation unique d’un géant du théâtre portugais, João Villaret [ici] et puis dans la voix magnifique de Maria Bethânia, la diva brésilienne qui a inclus le texte dans son tour de chant [ici].
Il me vient le rêve fou qu’un jour, Mísia ou une autre de sa trempe nous offre une version française, dont vous trouverez une traduction de courtoisie à la fin de ce billet.

Poeta de Deus e do Diabo, Ventura Porfírio, 1958
Casa-Museu José Régio

Cântico Negro

« Vem por aqui » — dizem-me alguns com os olhos doces
Estendendo-me os braços, e seguros
De que seria bom que eu os ouvisse
Quando me dizem: « vem por aqui! »
Eu olho-os com olhos lassos,
(Há, nos olhos meus, ironias e cansaços)
E cruzo os braços,
E nunca vou por ali…
A minha glória é esta:
Criar desumanidades!
Não acompanhar ninguém.
— Que eu vivo com o mesmo sem-vontade
Com que rasguei o ventre à minha mãe
Não, não vou por aí! Só vou por onde
Me levam meus próprios passos…
Se ao que busco saber nenhum de vós responde
Por que me repetis: « vem por aqui! »?
Prefiro escorregar nos becos lamacentos,
Redemoinhar aos ventos,
Como farrapos, arrastar os pés sangrentos,
A ir por aí…
Se vim ao mundo, foi
Só para desflorar florestas virgens,
E desenhar meus próprios pés na areia inexplorada!
O mais que faço não vale nada.
Como, pois, sereis vós
Que me dareis impulsos, ferramentas e coragem
Para eu derrubar os meus obstáculos?…
Corre, nas vossas veias, sangue velho dos avós,
E vós amais o que é fácil!
Eu amo o Longe e a Miragem,
Amo os abismos, as torrentes, os desertos…
Ide! Tendes estradas,
Tendes jardins, tendes canteiros,
Tendes pátria, tendes tetos,
E tendes regras, e tratados, e filósofos, e sábios…
Eu tenho a minha Loucura !
Levanto-a, como um facho, a arder na noite escura,
E sinto espuma, e sangue, e cânticos nos lábios…
Deus e o Diabo é que guiam, mais ninguém!
Todos tiveram pai, todos tiveram mãe;
Mas eu, que nunca principio nem acabo,
Nasci do amor que há entre Deus e o Diabo.
Ah, que ninguém me dê piedosas intenções,
Ninguém me peça definições!
Ninguém me diga: « vem por aqui »!
A minha vida é um vendaval que se soltou,
É uma onda que se alevantou,
É um átomo a mais que se animou…
Não sei por onde vou,
Não sei para onde vou
Sei que não vou por aí!

Traduction de courtoisie –

« Viens par ici » – me disent certains avec des yeux doux
En me tendant les bras et persuadés
Qu’il serait bon que je les écoute
Quand ils me disent : « Viens par ici ! »
Je les regarde avec mes yeux las
(Il y a dans mes yeux ironie et embarras)
Je croise les bras,
Et je ne vais jamais par là…
C’est cela ma gloire :
Créer des déshumanités!
Ne jamais accompagner personne.
– Puisque je vis avec le même désenchantement
Que celui avec lequel j’ai déchiré le ventre de ma mère
Non, non je n’irai pas par là ! J’irai uniquement
Où me portent mes propres pas…
Si à ce que je veux savoir vous ne répondez pas
Alors pourquoi me répéter : « Viens par ici ! »?

Je préfère me salir dans les impasses boueuses
Être emporté par le vent
Traîner mes pieds sanglants dans une serpillère,
Que d’aller par là…
Si je suis venu au monde c’est
Uniquement pour déflorer des forêts vierges
Dessiner l’empreinte de mes pieds sur le sable inexploré!
Ce que je ferai d’autre n’aura aucune importance.
Alors comment serez-vous à même
De me donner des impulsions, des outils et le courage
Pour dépasser mes obstacles?…
Dans vos veines coule le vieux sang de vos aïeux
Et vous n’aimez que ce qui est facile!
Moi j’aime le Lointain, le Mirage,
J’aime les abîmes, les torrents, les déserts…

Partez! Vous avez des routes,
Des jardins, des fleurs
Vous avez une patrie, un toit
Et vous avez des règles, et traités, des philosophes, et des savants…
Moi je n’ai que ma folie
Je la soulève comme une flamme brûlant dans la nuit noire,
Et je sens l’écume, et le sang et les cantiques sous mes lèvres …
Dieu et le Diable seules me guident, personne d’autre!
Vous tous vous avez eu un père, vous tous vous avez eu une mère;
Mais moi, qui n’ai pas de début ni de fin,
Je suis né de l’amour qui existe entre Dieu et le Diable.
Ah, que personne ne me prête de pieuses intentions,
Que personne ne me demande de définitions!
Que personne ne me dise : « Viens par ici » !
Ma vie est un cyclone qui s’est déchainé,
C’est une vague qui s’est levée,
C’est un atome de plus qui s’est animé…
Je ne sais pas où je vais
Je ne sais pas où je vais
Je sais que je ne vais pas par là!

 

 

À propos de dubleudansmesnuages

Je laisserai vagabonder mon esprit nomade, sur le fil d'or de mes silences, pour vous parler des ces choses qui me maintiennent en équilibre. Je vous parlerai aussi des musiques que j'aime. Elles se promènent du Fado d'Amália, de Dulce Pontes, de Cristina Branco, de Mariza, jusqu'aux voix frissonantes de Diana Krall, de Stacey Kent, de Chiara Civello, de Karrin Allyson, de Stina Nordenstam, de Robin McKelle, de Sophie Milman, d'Emilie-Claire Barlow, et d'encore plein d'autres … Aznavour, Brel, Duteil, Art Mengo, Berliner, Cabrel, Balavoine, Julien Clerc, Fugain, Le Forestier, Goldman, Lama, Rapsat, Vassiliu, Daniel Seff, Peyrac et tous ceux que m’on fait aimer la chanson française. Je me perdrai certains soirs dans le paradis de la musique brésilienne : Eliane Elias, Astrud Gilbert, Gal Costa, Elis Regina, Bia, Bebel Gilberto, Maria Creuza, Nara Leão, Jobim, Vinicius, Buarque, Toquinho, Djavan … Il y aura des moments où je vous parlerai d'une des chansons de ceux que j'affectionne. Donovan, Leonard Cohen, The Doors, Tracy Chapman, The Scorpions, Dylan, Lennon ou McCartney (avec ou sans les Beatles), ou de voix d'or comme Sarah Brightman, Ana Torroja, ou Teresa Salgueiro. Puis, parfois, je me promènerai sans but précis entre Piazzolla et Lluis Llach, de Mayte Martin à Gigliolla Cinquetti ou Paolo Conte, de Chavella Vargas à Souad Massi en passant par Gabriel Yacoub. Parce que la musique n’a aucune frontière. La musique ne connait que des sensibilités. Des sonorités. Des larmes ou des sourires. Je vous déposerai ici l'une ou l'autre de mes photos. Les moins ratées. Je vous laisserai un peu de poésie. Des poètes portugais. Que j'aime. Infiniment. Et puis tous les autres dont les textes me touchent. Je ne vous parlerai que des gens que j’aime. Et puis un peu de moi. Si peu. Et puis, si j'ai le temps. Seulement si j'ai le temps, je vous parlerai d'autres choses. Plus intimes.
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5 réponses à José Régio, Cântico Negro

  1. Queixa Dois dit :

    Il y a un hommage à Villaret et une autre traduction française de Cântico Negro sur le site

    ecritscariocas.blogspot.com.br

    personnellement, je préfère la version de Villaret à celle de Maria Bethania (la chair de poule ne se commande pas)

  2. Rena Toledo dit :

    Écoutez une version différente de « Cântico Negro » , mise en musique, sur le site http://www.myspace.com/ivofloresmusicouleur

  3. BRAZEX dit :

    Je préfère quand même la version de João Villaret, c’est de la poésie qui sort des tripes et qui nous donne la chair de poule interprété avec l’âme.

  4. Lali dit :

    L’interprétation de João Villaret donne la chair de poule…
    Quant à celle de Maria Bethânia, c’est totalement autre chose, et tout aussi fort.
    C’est donc là des preuves de la puissance de ce texte.
    Dommage, par contre, qu’il y ait si peu de José Régio à lire en français…

  5. Judith dit :

    http://www.youtube.com/watch?v=uhsGpwfB8C4

    Esta homenagem não fica, na minha modesta opinião, completa, sem a Maria Bethânia a declamar o Cântico Negro!

    Eu via a declamá-lo no Coliseu dos Recreios em Lisboa, algures em 2000, brilhante, como só ela sabe sê-lo!

    beijos

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