Nous avons compris dès le premier regard que nous n’avions rien en commun. Rien du tout. Je me suis toujours méfié de ces nanas qui vous dessinent un sourire hollywoodien maquillé, comme si elles allaient vous présenter une pièce tragi-comique.
Je me suis toujours méfié de gens qui parlent en vous saoulant avec des «je» à l’infini, comme si le théâtre de la vie n’existait pas avant eux et cessera d’exister après eux. Ceci est vrai seulement pour eux, pas pour les autres.
La seule chose où nous étions à égalité, c’était dans le niveau d’antipathie que nous avions l’un envers l’autre. Elle me prenait pour un abruti qui lui faisait de l’ombre. Ce qui n’était pas tout à fait faux. J’étais un abruti sans doute, mais je ne le faisais pas d’ombre. Du soleil non plus, d’ailleurs.
J’ai par habitude (lâche sans doute) de m’éloigner de tous ceux qui m’empêchent de respirer normalement. Je fais tout pour qu’ils vivent dans leur partie du monde et moi je me réfugie dans la mienne. Détester quelqu’un au point de lui faire la guerre pour de vrai demande beaucoup d’énergie et donne beaucoup de travail. J’ai toujours été d’une nature feignante. Je suis même prêt a leur laisser des royaumes et amis, si cela m’évite quelque «prises de citron» inutiles.
Nous avons joué à ce jeu-là pendant quelques mois. Un jour, j’ai décidé que le bonheur était ailleurs. Et comme j’ai toujours donné priorité a mon bonheur en détriment de ma carrière, je me suis dit qu’il était temps de chanter le «tchao, tchao bambina…»
Sans doute rassurée par mon départ péminent, nous nous sommes assis un après-midi en face l’un de l’autre et nous avons décidé de faire ce que nous aurions dû faire depuis le début. Nous connaître.
Je l’ai entendu me parler de sa vie qui, pour tout dire, n’en était pas une. Célibataire endurcie. Bien en chair et un zeste BCBG, elle m’apprenait à ma surprise que sa vie était dévouée à ses parents tous les deux malades et que son père était une charge quotidienne. Une contrainte. Sa vie se résumait à aller de temps en temps au théâtre ou au cinéma avec une copine, ayant préalablement pris les dispositions nécessaires pour que ses parents ne restent pas seuls. Il lui fallait trouver toujours quelqu’un pour prendre soin d’eux a chaque fois qu’elle voulait un instant de repis.
Je l’ai écoutée pendant plus d’une heure. Le travail était tout ce qui lui restait comme un semblant d’existence sociale.
J’ai hésité à ouvrir la bouche, mais la question m’a paru tellement inévitable qu’elle s’est envolée comme un oisillon s’envole pour la première fois sans presque s’en apercevoir.
Et dis-moi, dans tout ça… toi qui t’occupes de tout le monde, mais est-ce qu’il y a quelqu’un qui s’en occupe de toi ?
Elle m’a regardé en silence, comme quelqu’un qui chercherait a macher ses pensées sept fois dans sa tête, avant de laisser fuir le moindre son. Puis, en esquissant maladroitement son sourire hollywoodien, elle m’a répondu : Personne m’avait posé la question avant toi.
Je l’ai regardé dans les yeux. En silence. Elle n’a pas fuit mon regard. Ses traits se sont figés un peu et des larmes silencieuses ont brûlé ses joues.
[texte: Armando Ribeiro]

Touchée aussi!
Elle n’est pas un modèle unique…
Tu as fait mouche! Touchée!
Comme quoi…!!!
Ton texte est très émouvant et fait réfléchir…savoir écouter et avoir les bonnes paroles au bon moment !